AFFINITES COMTOISES  

 

AFFINITES COMTOISES

 

 

De Toulongeon en Franche-Comté à Toulongeon en Autunois

 

 

La Bourgogne compte des affinités bien connues avec le pays comtois, comme celles par exemple qui rattachent Cluny aux monastères de Baume et de Gigny d’où sont partis, comme chacun le sait, les moines qui vinrent fonder l’abbaye des bords de la Grosne. Il en est de plus anecdotiques et familiales, dont celle rappelée ici, mais qui n’en permettent pas moins de croiser des évènements majeurs de l’histoire des « deux Bourgogne ».

 

Quel lien pouvait unir un hameau discrètement caché dans un repli des chaînons jurassiens méridionaux et un village non moins secret des resserres de l’Autunois, portant l’un et l’autre le nom d’une illustre famille : Toulongeon ? Quelles raisons ont pu amener l’auteur sulfureux de l’Histoire amoureuse des Gaules, Roger de Bussy-Rabutin, sur les terres comtoises de la célèbre famille de Coligny, à deux pas du berceau lointain des origines de sa défunte épouse, née Gabrielle de Toulongeon ?

 

De TOULONGEON EN COMTE…

 

Toulongeon est un modeste hameau assez isolé de la commune de Germagnat (Ain) dans la vallée du Suran, affluent de l’Ain, jadis à la frontière du Bugey et de la Franche-Comté, avant que celle-ci ne devienne française (1678) : hameau de quelques maisons, serrées au pied d’une butte portant les ruines d’un château-fort ruiné depuis les guerres qui ravagèrent la Comté au 16e siècle. C’est probablement avec les enfants de Tristan de Toulongeon et de Jeanne de Chalon – de la puissante famille qui domine la féodalité comtoise (Salins, Arlay, Château-Chalon, Nozeroy, Cuiseaux, etc.) – que la famille prend pied en Bourgogne : Jean, André et Antoine de Toulongeon, maréchaux de Bourgogne, serviront les grands ducs Jean-Sans-Peur et Philippe le Bon. Antoine, chevalier de la Toison d’Or, avait épousé en seconde noces Catherine de Bourbon-Montperroux, dame de Clessy en Charolais, veuve de Louis Damas, seigneur de Digoine, puissant fief du même Charolais.

 

Après la mort du Téméraire en 1477, l’occupation de la Bourgogne par les troupes de Louis XI rencontre une opposition assez vive auprès de vassaux restant fidèles au duché, provoquant un soulèvement de la Comté de Bourgogne qui trouve un écho favorable en Charolais (le Téméraire était comte du Charolais). Marie de Bourgogne, fille de ce dernier, voit en Jean de Chalon-Arlay, prince d’Orange (par alliance avec une princesse de cette illustre maison), comte de Tonnerre et seigneur de Cuiseaux, un solide appui, puisqu’elle le nomme gouverneur de la Comté. Notons au passage que les Toulongeon sont eux-mêmes possessionnés à Cuiseaux, où l’on trouve un fief de ce nom depuis le 14e siècle au moins. Quoi qu’il en soit, Chalon-Arlay, soutenu par son lieutenant Claude de Toulongeon, fait alliance avec plusieurs nobles du Charolais. Les preuves de cette résistance restèrent longtemps scellées dans les murs du château de la Motte-Loisy (Saint-Bérain-sous-Sanvignes), sous la forme de lettres de reconnaissance et de faveurs accordées par Marie de Bourgogne à ceux qui lui avaient témoigné fidélité et soutien. Certaines places-fortes, comme Montcenis, aux confins du Charolais, payèrent cher cette rébellion face à l’inéluctable annexion française.

 

… A TOULONGEON EN BOURGOGNE

 

De la branche cadette établie en Charolais, la famille de Toulongeon vit naître celui qui allait apporter son nom à un fief de l’Autunois nommé Alone, fief de la baronnie d’Uchon, dans la paroisse de La Chapelle-sous-Uchon, et voisin du prieuré clunisien de Mesvres. Antoine, après avoir loyalement servi les campagnes militaires de Richelieu et de Louis XIII (siège de La Rochelle), est nommé gouverneur de Pignerol, place-forte française du Piémont italien, qui servit plus tard de prison d’Etat. En 1614, il fait l’acquisition de la seigneurie d’Alone, peu d’années avant son mariage avec Françoise de Rabutin-Chantal, l’une des trois filles de Jeanne-Françoise Frémyot plus connue sous le nom de sainte Jeanne de Chantal, fondatrice avec saint François de Sales, de l’Ordre de la Visitation.

 

L’ancien château médiéval d’Alone dont il subsiste quelques vestiges autour d’une motte entourée d’un fossé, dort au fond d’un vallon resserré entre les escarpements de la montagne de la Certenue et le col de la Chapelle-sous-Uchon où passe la vieille route d’Autun à Toulon : dort, ou plutôt dormait, devrait-on dire, depuis que son propriétaire, en liaison avec des membres du Centre de Castellologie de Bourgogne, s’est appliqué à un dégagement méthodique et une mise en valeur des vestiges. Les autres bâtiments constituent, pour l’essentiel, l’œuvre des Toulongeon, pour qui, par lettres patentes du roi en 1630, la terre d’Alone est érigée en comté, et prend ainsi le nom de cette famille d’origine comtoise. A Pignerol, où Françoise de Toulongeon avait rejoint son époux, naît François de Toulongeon quelques semaines avant la mort de son père (1633) ; la veuve se retire alors définitivement à Toulongeon où elle survit longtemps au défunt. La dévotion l’inclina à faire reconstruire la chapelle de la Certenue, là-haut sur la colline qui domine toute la contrée ; elle monta, dit-on, pour la dernière fois en ce lieu sauvage, un jour d’automne 1694, avant de s’éteindre à son tour quelques mois plus tard.

 

LA FAMILLE RABUTIN : DE L’AVALONNAIS AU CHAROLAIS ET A L’AUTUNOIS

 

La famille de Rabutin a ses origines dans l’Avalonnais, où l’on trouve un lieu-dit de ce nom près de Montréal en Terre-Plaine. Au 12e siècle, l’un d’entre eux, Maïeul, vient s’établir à Lugny-les-Charolles où l’on trouve un lieu du même nom. Les Rabutin deviennent au 14e siècle seigneurs d’Epiry à Saint-Emiland, entre Autun et Couches. Hugues de Rabutin s’était marié à Jeanne de Montagu, qui lui avait apporté Sully ; son fils, tué à la bataille de Marignan (1515) laisse lui-même un fils prénommé Christophe qui aliènera Sully, mais réunira Monthelon, ancienne terre des évêques d’Autun, à sa baronnie voisine de Chantal, et qui donnera naissance aux deux branches suivantes.

 

De la branche aînée, sont issus Celse-Bénigne de Rabutin-Chantal (le père de Madame de Sévigné) et Françoise de Toulongeon rencontrée plus haut (qui est donc la tante de la célèbre marquise). Leur père, mort d’un accident de chasse à Bourbilly (Côte d’Or) avait laissé sa veuve Jeanne-Françoise Frémyot et ses enfants aux soins de Guy de Rabutin-Chantal qui passait pour être un « triste sire » (il avait été condamné dans une affaire d’adultère avec violence, puis grâcié). De là à dire que la future sainte Jeanne de Chantal « se sanctifia en supportant son beau-père à Monthelon », il n’y a qu’un pas qu’un auteur n’hésite pas à franchir. [Denis Grivot, Sully-le-Château, 1972, p. 7]

 

De la branche cadette, restée à Epiry, est issu Roger de Bussy-Rabutin, de la même génération que Madame de Sévigné ; considérée sous les angles de ses aventures galantes, de sa carrière militaire ou de son œuvre littéraire, la vie de Bussy-Rabutin apparaît comme un écheveau de scandales généré par son tempérament frondeur et libertin. Son Histoire amoureuse des Gaules (1665), chronique satirique des mœurs de la cour du Roi-Soleil, lui vaut d’être embastillé, puis exilé sur ses terres bourguignonnes où il se partage entre les résidences de Bussy-le-Grand en Auxois, et de Chaseu, à Laizy près d’Autun : de là, il a le loisir de rédiger ses Mémoires et d’entretenir une correspondance assidue et pleine d’esprit où apparaît une grande complicité, avec sa cousine, la marquise de Sévigné.

 

Bussy avait d’abord épousé sa cousine Gabrielle, fille d’Antoine et Françoise de Toulongeon, dont il eut trois filles, bientôt orphelines de mère puisque celle-ci mourut après trois ans de mariage. « Elle m’aimait fort, elle avait bien de la vertu et assez de beauté et d’esprit » écrit-il à son propos dans ses Mémoires. Il nourrissait en revanche une certaine rancune à l’égard de sa belle-mère qu’il nomme irrespectueusement « la vieille Toulongeon » bien qu’elle eût élevé ses trois filles. Si l’on s’en tient aux commérages entre Bussy et la marquise de Sévigné, elle faisait preuve d’avarice à l’égard de sa famille, et notamment son petit-fils François qui se ruinait en travaux au château d’Alone. Bussy, après le décès de son épouse ne vint que rarement chez sa belle-mère à Toulongeon : « Ainsi, écrit-il avec une certaine dureté, je la laisserai vivre ou mourir en mon absence. »

 

L’EXILE DE CRESSIA EN COMTE

 

Des filles de Bussy-Rabutin, deux se firent religieuses. L’aînée, Louise-Françoise, se marie en 1675 à Gilbert de Langheac, marquis de Coligny, descendant du célèbre amiral, chef du parti protestant et victime célèbre de la Saint-Barthélémy (1572). La marquise estimait fort la jeune fille : « Elle a bien de l’esprit et du bon sens, elle a une douceur et une modestie qui me charment. Elle ne se presse jamais de faire voir qu’elle a plus d’esprit que les autres ; elle sait bien des choses dont elle ne fait pas la savante ; elle a du bon air de sa personne et dans tout ce qu’elle dit ; enfin, je la trouve digne de toute l’estime que nous avons pour elle. » (lettre à Bussy, 19 mai 1677). Bussy lui-même le reconnaît : « Ma fille a été ma consolation dans ma disgrâce et elle me tient lieu de fortune. »

 

L’année suivant son mariage, Louise-Françoise, devenue marquise de Coligny, perd son mari qui s’était engagé dans la campagne de Flandres (juillet 1676). La légitimité de l’enfant qui va naître un mois plus tard sera contestée par la belle-famille de la marquise de Coligny. Par ailleurs, accablé de déboires politiques et financiers, Bussy compte sans doute sur la fortune de sa fille pour renflouer sa situation, comme il l’avouait sans pudeur à sa cousine de Sévigné. Quoi qu’il en soit, Bussy et la marquise de Coligny feront ensemble deux séjours à Cressia en Franche-Comté, ce qui contredit le propos de Charles Nodier affirmant que Bussy y aurait séjourné « longtemps ».

 

Le château de Cressia dresse son imposante silhouette au-delà de la barrière du Revermont, au carrefour de l’une des principales voies montant de la Bresse vers le Haut-Jura, avec une route « d’entre-monts » de Lons-le-Saunier à Bourg par la vallée du Suran, un peu au nord de la source principale de cette rivière (Loisia) et de l’abbaye de Gigny. Ses intérêts personnels n’empêchent pas Bussy de s’émouvoir du sort de la Comté rendue exsangue par les guerres et la misère de ce malheureux 17e siècle. Aussi le voit-on intercéder auprès de l’Intendant de la province : « Quand je vous ai écrit pour le soulagement du village de Cressia, qui est à ma fille de Coligny, et que je vous ai parlé de sa misère, ç’a été sur le rapport qu’on m’en avoit fait. Aujourd’hui c’est ce que j’en connais moi-même et je vous assure que si vous voyiez là-dessus ce que je vois, vous soulageriez cette terre à l’avenir pour le seul motif de la justice. » (lettre du 6 août 1677).

 

Nouveaux séjours comtois de Bussy et de la marquise de Coligny en 1687 et 1688. Dans ses lettres à Mme de Sévigné, Bussy semble partagé entre sa fascination pour les Coligny et la douloureuse résignation que lui impose l’exil. « Il y a un mois que nous sommes ici […]. [Ma fille] y est venue affermer ses terres. […] En lisant de vieux titres, nous y voyons l’ancienneté de cette grande maison [de Coligny]. […] Cependant, sans être huguenot et sans faire la guerre au roi, je marche sur ses pas [l’amiral], dans ses vieux châteaux. » (lettre du 4 août 1687)

« Je vous remercie de vos nouvelles […] Je n’en reçois plus de Paris […] et c’est ici le lieu du monde où l’on peut le moins s’en passer. C’est un pays sauvage où l’on ne sait ce que l’on voit. » (lettre du 25 juillet 1688) Quinze jours plus tard, Bussy dépeint même Cressia comme

 

« Un mont pendant en précipices

qui pour les coups du désespoir

Sont aux malheurs propices. »

 

Louise-Françoise de Langheac se fera un devoir de conserver l’héritage de son fils Marie-François de Langheac, possession des Coligny depuis le 13e siècle, qui en accord avec sa mère aliènera néanmoins Cressia en 1710 ; il sera aussi le seul à perpétuer le sang des Bussy-Rabutin, car son grand-père maternel aura d’un second mariage deux fils sans descendance. C’est encore à ce même Marie-François que François de Toulongeon lèguera le comté de Toulongeon en Autunois : sa fille Françoise-Charlotte de Cugnac ne le conservera pas et l’aliènera en 1756. Charles Gravier de Vergennes, ambassadeur puis ministre des Affaires Etrangères de Louis XVI, acquéreur d’Alone quelques années plus tard (1764) obtient en 1779 de pouvoir donner son nom au comté de Toulongeon (qui reprendra avant la Révolution le nom qu’il conserve toujours aujourd’hui). Quant à Louise-Françoise de Langheac, elle  finira ses jours au château du Petit-Montjeu à Autun. 

 

Si le château de Toulongeon en Franche-Comté paraît dissimuler ses ruines dans l’ombre de l’échine sévère du mont Nivigne, point culminant du Revermont, le château de Cressia qui faillit disparaître dans un incendie en 1944 et qui depuis, a successivement accueilli une maison de convalescence et une école privée, surveille toujours hardiment l’une des portes de ce Jura secret qu’on nomme la Petite Montagne. « A deux journées de là », comme on disait au temps de Bussy-Rabutin, le château de Toulongeon en Autunois, continue de garder discrètement l’entrée d’un vallon passablement sauvage, un peu comme le ferait une « Wivre » dans ce pays de granite, de forêts et de landes, sur lequel roulent les eaux vives et les légendes de cette montagne d’Uchon si magistralement immortalisée par le peintre Louis Charlot.

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

CHARMASSE de Anatole. Alone, aujourd’hui Toulongeon, Mémoires de la Société Eduenne d’Autun, tome 44, 1923.

 

CHARMASSE de A. Note sur la guerre du Charolais 1477-1478, Mémoires de la Société Eduenne d’Autun, tome 10, 1881, p. 135-161.

 

CHAZELLE Henri, Le château de Cressia, Dole, 1977.

 

DUCHENE J. Bussy-Rabutin, Fayard, 1992.

 

Correspondance de Roger de Rabutin, comte de Bussy, Charpentier, 1858.

 

 

 

                                   

 

 

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