ALIBOUR OU L'EAU DE MERVEILLE  

ALIBOUR ET L’EAU DE MERVEILLE

 

 

A Collonge-la-Madeleine, subsistent quelques ruines sur une motte féodale, un peu à l’écart de village en un lieu dit Alibour. Quel lien ce toponyme peut-il avoir avec « l’eau de Dalibour » et les préparations dermatologiques qui en découlent ? En essayant de répondre à cette question et croyant d’abord à une banale homonymie, ne fut-on pas surpris de pénétrer les intrigues galantes du roi Henri IV, avant de se retrouver parmi les Iroquois, tout en découvrant les secrets d’un « remède de cheval » dénommé eau de merveille

 

 

       AILLEBOUST ET LE VERT-GALANT

 

Tout commence avec Pierre Ailleboust*, originaire d’Autun, mort en 1531, qui fut médecin de François 1er si l’on en croit une inscription trouvée dans l’ancienne église Saint-Jean-de-la-Grotte de cette ville. De son mariage avec Pierrette de Séez, il aurait eu seize enfants, parmi lesquels André, seigneur de Collonge-la-Madeleine. Le Recueil des fiefs de Bourgogne, de Peincedé, ne nous apprend que peu de choses sur cette seigneurie : on n’y trouve que deux mentions d’André Allibout, l’une dans un contrat de mariage daté de 1553, l’autre dans un compte de ban et d’arrière-ban du bailliage d’Autun pour 1594. Le seigneur de Collonge ne fut donc pas le plus connu des fils de Pierre Ailleboust ; son frère Charles sera évêque d’Autun de 1575 à 1578, et présidera les Etats généraux du duché de Bourgogne en 1578 ; deux autres garçons seront médecins : le plus célèbre est Jean d’Ailleboust dont on ignore la date de naissance ; reçu docteur à Montpellier, il exerce à Sens avant d’entrer au service du duc d’Alençon en 1576. Pour échapper aux persécutions contre les Protestants, dont il partage apparemment les convictions, il se réfugie à Montbéliard puis se fait remarquer en accompagnant Henri de Navarre au siège de Paris en 1590, ce qui lui vaut d’être nommé Premier Médecin du Roi quelque temps après.

 

C’est alors que se situe l’anecdote rapportée dans les Mémoires de Sully et qui devait entraîner la disgrâce et peut-être la mort de Jean d’Ailleboust. Henri IV est connu pour ses nombreuses liaisons amoureuses qui lui valurent le surnom de Vert-Galant ; sa maîtresse Gabrielle d’Estrées étant souffrante, le médecin l’examine et conclut qu’elle est enceinte, laissant entendre que le roi n’y est sans doute pas pour rien ; les amants prennent assez mal la chose, mais l’enfant, futur duc de Vendôme, naît en juin 1594, cependant que Jean d’Ailleboust décède peu après : la rumeur court qu’il aurait été empoisonné sur ordre de la maîtresse du roi, laquelle n’ayant pu accepter d’être ainsi jugée par le médecin, affirmation calomnieuse selon Sully, car le roi, à ce que l’auteur des Mémoires en dit, « le regretta fort » et «  et ne lui garda pas rancune d’avoir dit librement ce qu’il pensait. »

 

Certains descendants de Jean d’Ailleboust s’établirent dans l’Orléanais, puis émigrèrent au Canada et aux Antilles. D’un second mariage, ce dernier avait eu un fils prénommé Louis, né à Ancy-le-Franc en 1612, qui fit carrière à Montréal dont il fut le Gouverneur de 1648 à 1651. Le milieu du 17e siècle est une période difficile pour la Nouvelle-France : les Iroquois, nom donné par les Français à certaines tribus indiennes autochtones, résistaient farouchement à la colonisation. Louis d’Ailleboust passe par ailleurs pour avoir introduit le blé français au Canada.

 

JACQUES D’ALIBOUR ET L’EAU DE MERVEILLE

 

Toute la descendance de Jean d’Ailleboust n’émigra pas, mais on ignore la parentèle précise rattachant Jacques Dalibour, reçu maître chirurgien à Paris en 1677, avec l’illustre médecin. Après une solide formation auprès de la Confrérie de Saint-Cosme, regroupant les chirurgiens les plus réputés, Jacques Dalibour obtient la charge de major de la Compagnie des Gens d’Armes de la Garde Royale, qu’il assumera jusqu’en 1730, cinq ans avant son décès.

 

En 1913, le docteur Sabourand, formé aux méthodes du célèbre biologiste de l’Institut Pasteur, le docteur Roux, attribuait au médecin d’Henri IV la paternité de la formule de l’eau de Dalibour, antiseptique puissant utilisé initialement en médecine vétérinaire. Or louis Armand Jaussin, petit-fils de Jacques Dalibour, maître apothicaire à Paris, affirme dans un encart publicitaire de 1760 que l’eau de Dalibour lui vient de son grand-père maternel. On peut penser, en effet, qu’un chirurgien militaire au contact permanent des chevaux blessés, se soit intéressé à la création d’un produit antiseptique très puissant. Car l’eau de Dalibour n’apparaît pas dans les ouvrages de médecine humaine des 17e et 18e siècles, alors qu’elle est régulièrement mentionnée dans les traités hippiatriques des 18e et 19e siècles.

 

En 1741, le vétérinaire François-Alexandre de Garsault donne la première formule connue de ce qu’il nomme « eau d’Alibour ou eau de merveille » ; elle réunit quatre composants connus dès l’Antiquité pour leurs propriétés analgésiques et anti-inflammatoires, mais qu’aucune préparation n’avait auparavant réunis : sulfate de zinc, alors surnommé « couperose blanche » et sulfate de cuivre ou « vitriol bleu », safran et camphre. Quoique très efficace, l’application d’eau de Dalibour est irritante, ce qui va retarder son usage en thérapeutique humaine. Bien que préconisé dès le début du 19e siècle par certains traités, il faut attendre les travaux du docteur Sabouraud sur l’impétigo, en 1897, pour voir son usage élevé au rang de médicament ; en diminuant la concentration des sulfates, il crée l’eau d’Alibour faible, mieux tolérée ; en 1923, elle accède au codex, mais son orthographe définitive est fixée en 1937 : eau de Dalibour.  Bien que toujours commercialisée et prescrite, parfois sous forme de pommades, l’eau de Dalibour est fortement concurrencée par les médicaments antiseptiques et antibiotiques modernes. Néanmoins, derrière le nom mystérieux de cette solution « qui fit merveille », se cache le nom d’un lieu secret d’une petite commune de Saône-et-Loire, et la renommée un peu oubliée d’une illustre famille de médecins autunois.

 

LA MOTTE D’ALIBOUR

 

Les ruines du château d’Alibour se trouvent situées au sud du bourg de Collonge-la-Madeleine, près de l’ancien moulin de Collonge. Aujourd’hui, le site est d’un accès malaisé (propriété privée) et les vestiges disparaissent sous une végétation envahissante.

Voici la description qui en est donnée en 1876 : « Près d’un étang au sud-ouest du moulin se trouve un petit bois dit « bois Rondot ». C’est l’emplacement d’un vieux château désigné dans les titres anciens sous le nom de « château d’Alibour ». D’énormes murgers accusent des vestiges de murs. Un large fossé, dont le fond présente un sol noir et vaseux, indique que cette demeure était entourée d’eau. En 1855, je fis creuser dans ce fossé et j’y trouvai les débris d’une fermeture de coffre en cuivre doré et plusieurs fragments de carreaux émaillés jaunes sur fond rouge. Le dessin représente une chasse au cerf entouré d’une légende en caractères gothiques tellement frustes qu’il m’a été impossible de la déchiffrer. Dans le talus du fossé, j’ai retrouvé la porte d’entrée du château. Elle avait 1,50 m de largeur. Les pierres de taille des montants étaient en place sur une hauteur de 1 m. On y remarquait deux gonds longs de 20 cm environ. Le propriétaire de ces ruines a, depuis peu, enlevé la porte pour la placer dans une construction voisine. Le seuil usé par le passage des roues est encore en place. » [GOSSOT M. Notice sur Alibour, in Congrès scientifique de France, 42e session à Autun, 1876, tome II, p. 4-5]

 

* On trouve le nom sous des graphies variées : (d)’Aillebou(s)t, (d)’Allibout, (d)’Aliboux, (d)’Alibour.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

Archives départementales de Côte d’Or. PEINCEDE. Recueil des fiefs de Bourgogne, tome 19, p. 288 ; tome 28, p. 661.

GUYTON (Docteur). Recherches historiques sur les médecins et la médecine à Autun. Autun, Dejussieu, 1874.

 

Remerciements au docteur Gérard Noyon pour sa documentation sur l’eau de Dalibour qui fait notamment référence à une thèse universitaire : DENISART F. Historique de l’eau de Dalibour. Amiens, 1980.

 

                                          

                                            

                                                

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