COLETTE PASSANTE HEUREUSE DU JURA  

COLETTE, PASSANTE HEUREUSE DU JURA

 

 

Au musée Colette, à Saint-Sauveur-en-Puisaye (Yonne), on peut voir une photo représentant l’intérieur d’une résidence bourgeoise, où les membres d’une famille, au maintien rigide, évitent ostensiblement de regarder le photographe ; seule une très jeune fille, coude sur la table et main soutenant la tête, ose défier l’appareil d’une expression ironique, presque insolente : la scène se passe à Lons-le-Saunier, chez les Gauthier-Villars, et la jeune fille, qui se prénomme Gabrielle, est de passage parmi sa belle-famille, à la « Villa des Sapins », qui existe toujours sur la colline de Mancy.

 

 

VACANCES JURASSIENNES

 

En 1893, Gabrielle Colette, qui n’a que vingt ans, vient d’épouser Henry Gauthier-Villars, dit Willy, de quatorze ans son aîné : critique littéraire et musical en vogue, esprit mondain et facétieux, il signera la série des Claudine qu’il a fait rédiger à sa jeune épouse, pratique dont il est coutumier (Quand il rejettera la pétition en faveur de Dreyfus, l’un de ses « nègres » aura ce mot : « C’est la première fois qu’il refuse de signer quelque chose qu’il n’a pas écrit » !). Les Gauthier-Villars, absents au mariage de Gabrielle et Henry, jugent cette union avec une famille ruinée comme une mésalliance. Quoi qu’il en soit, les nouveaux époux vont effectuer leur voyage de noces dans les monts du Jura, avant de s’arrêter à Lons, dans la propriété familiale. D’autres séjours brefs, qui se renouvelleront jusqu’en 1901, ont été évoqués par Colette dans un recueil de souvenirs publié en 1936 et intitulé Mes apprentissages. [La pagination indiquée correspond à celle du tome III des Œuvres de Colette publié dans la Bibliothèque de la Pléiade].

 

Il y est tout d’abord question de Champagnole, où « l’auberge coûtait cinq francs par jour » et où « la table d’hôte se couvrait, dès midi, d’écrevisses, de cailles, de lièvres, et de perdreaux, le tout braconné. Les ruisseaux montagnards coulaient entre les cyclamens et les fraises sauvages et je reprenais mes couleurs d’adolescente. » (p. 1018-1019). Dans une lettre adressée à l’écrivain Marcel Schwob, datée de l’été 1895, Colette confie qu’elle « emmène Willy promener sur bicyclette avant quatre heures du matin. Ça pince tant il fait froid. Et il y a dehors de très belles couleurs à cette heure-là. ». Enfin, dans une nouvelle intitulée Le képi, publiée en 1943, ressurgiront les souvenirs de ces villégiatures comtoises : « Un ruisseau froid, pur et ardoisé, servait de but de promenade aux plus remuants, qui emportaient des pliants, un ouvrage d’aiguille, un roman, le goûter, d’inutiles cannes à pêche. »

 

UNE BELLE-FAMILLE DE TRADITION

 

A Lons, parmi sa belle-famille, Colette s’avoue très réservée : « […] je fus longue à briser la contrainte qui me retenait non pas d’aimer ceux qui me faisaient accueil, mais de m’abandonner aux plaisirs simples de me montrer telle que j’étais. » (p. 1019). Son beau père Jean-Albert Gauthier-Villars est le descendant d’une famille d’imprimeurs lédoniens qui éditait notamment sous le Second Empire La Sentinelle du Jura, principal journal local, et les célèbres Annuaires du Jura sous les auspices du Conseil général ; en 1859, il avait été autorisé à adjoindre à son patronyme le nom de sa mère, dernière représentante de la famille Villars ; polytechnicien, il avait fondé à Paris, en 1864, la maison d’édition Gauthier-Villars, spécialisée dans la publication de livres scientifiques ; Colette assurait que son père et son beau-père, qui se connaissaient depuis la guerre de Crimée, étaient restés en relation.

Mais revenons à Lons-le-Saunier et aux souvenirs de Colette dans la demeure familiale des Gauthier-Villars : « Protégée sur la colline aux chalets, en proie aux enfants bienveillants, j’ai passé deux ou trois étés de ma jeunesse dans une paix d’ouvroir », admet Colette. Certes, il lui reste le souvenir de conversations dévotes et ennuyeuses : « J’écoutais ma belle-mère, mes belles-sœurs, des tantes et des cousines par alliance qui échangeaient des propos catholiques. La nuque au fauteuil d’osier, je délaissais un ouvrage féminin auquel j’étais maladroite et je fermais les yeux. Des voix patientes parlaient diocèses, carêmes, pâtes sans œufs pendant la semaine de la passion […]. » (p. 1021)

 

Et Colette sursautait quand sa belle-mère l’appelait Gabrielle, peu habituée à s’entendre nommée ainsi. Dans une lettre datée de 1901 et destinée à Rachilde, l’une des premières critiques à avoir reconnu le talent de Colette, elle énumère ironiquement : « Il y a ici [chez les Gauthier-Villars] 1) le poney 2) ma belle-mère 3) ma belle-sœur : elle regarde un œuf qu’on vient de tondre et dit doucement – Oh ! comme il a le poil long - et elle le retond. » Derrière ce portrait un peu féroce, se cache Valentine, épouse d’Albert Gauthier-Villars, frère cadet de Willy, polytechnicien et éditeur associé à son père, qui sera tué pendant la Grande Guerre ; c’est près d’elle que Colette est représentée assise au piano dans un salon de la villa de Lons, sur une autre photo du musée Colette à Saint-Sauveur ; en arrière-plan du cliché, Madame Gauthier-Villars, belle-mère de Colette, apparaît à la porte.

 

HEUREUSEMENT, IL Y AVAIT LES ENFANTS…

 

Mais à Lons, « sur les chemins de la fraîche petite montagne », il y a surtout la nature, sans laquelle Colette s’étiole à Paris, et les enfants dont elle se sent si proche : « Ils ne furent pas longs à reconnaître ce que je valais en tant que perceuse de flûtes, tresseuse d’herbes, cueilleuse de baies. Mon enfance, avec eux ressuscita, je leur nommai les plantes, les pierres, allumai le feu avec un cul de bouteille et un rayon de soleil, pris l’orvet et le relâchai, menai sans faute le petit cheval mignon, récitai à l’escargot la formule magique qui l’engage à darder ses cornes… » (p. 1019). Colette, l’enfant espiègle de Saint-Sauveur, juge les enfants trop dociles, trop policés, mais, avec le recul, livre cette confidence émue : « Ces enfants m’étaient doux. Je n’étais tachée que de meurtrissures superficielles, et très jeune. Peut-être manquais-je, sans le savoir, d’un enfant qui fut sorti de moi… » (idem).

 

LA COLLINE AUX CHALETS

 

Aujourd’hui, on accède à « la colline aux chalets » par la montée Gauthier-Villars ou par le chemin du Chalet. L’imprimeur lédonien Frédéric Gauthier avait acquis la propriété en 1830, avant son mariage avec Pauline Villars ; c’est lui qui fit construire le « Chalet des Sapins » dont la devise était « Petite maison, grande tranquillité » L’habitation, qui a depuis perdu son balcon d’origine, constitue actuellement l’un des logements de fonction du lycée agricole de Mancy.

 

Ce sont les beaux-parents de Colette, Jean-Albert Gauthier-Villars et Laure Pottier, qui ont agrandi le domaine, et fait construire la seconde villa, toujours existante et baptisée « Les Evarras », du nom d’un village des Hautes-Alpes, berceau des familles Gauthier et Villars. Madeleine, sœur de Willy, hérita de la propriété en 1904 ; la part de ce dernier avait consisté en un immeuble imposant ouvrant à la fois sur la rue du Commerce, bordée d’arcades (n° 64) et la rue Tamisier (n° 19), immeuble que son frère Albert et sa sœur rachèteront à Colette et son mari peu avant leur divorce [Acte Me Pourchot, Lons-le-Saunier, 15 avril 1904]. Colette évoque une troisième villa à Mancy, appelée « Les Perrières », qui existe encore, mais dont l’origine est mal connue.

On sait en revanche que le général Sainte Claire Deville, époux de Madeleine Gauthier-Villars, fit agrandir le « Chalet des Sapins » en 1926 ; l’ensemble du domaine échut à Jeanne, fille du général et de Madeleine, qui épousera le colonel Xavier Péronne et qui cèdera la propriété à l’Etat en 1957 pour y construire le lycée [Acte Me Lucas, Lons-le-Saunier, 25 novembre 1957].

 

LES DEMEURES COMTOISES DE COLETTE

 

Certes, la « Villa des Sapins » à Lons-le-Saunier a beaucoup moins compté pour Colette qu’une autre demeure comtoise, celle des Monts-Boucons à Besançon, que Willy acquit en 1900, qui servit de modèle à la Casamène de La retraite sentimentale (1907) et où Colette composa notamment ses délicieux Dialogues de bêtes, ouvrage publié sous le nom de Colette Willy (1904). Mais, fait particulièrement notable, un certain séjour comtois (1899) devait rester gravé dans la mémoire de Colette, et associé à un évènement déterminant pour sa carrière d’écrivain, en même temps que le « regret d’un septembre roux, à grappes de raisins petits et sucrés, de pêches jaunes et dures dont le cœur était d’un violet sanglant » (page 1022). En effet, c’est au retour d’une villégiature en Franche-Comté que Willy décida de ranger son bureau et qu’il en exhuma, oubliés, les cahiers de Claudine à l’école, qu’il feuilleta silencieusement : fait anodin en apparence qui nous vaut, un demi-siècle plus tard, ce commentaire désinvolte de Colette : « Il rafla en désordre les cahiers, sauta sur son chapeau à bords plats, courut chez un éditeur… et voilà comment je suis devenue écrivain. » (idem).

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

COLETTE. Œuvres.  Mes apprentissages. Gallimard, Bibliothèque de la Pléïade, 1993, tome III, p. 981-1076 [Notes et variantes, p. 1689-1809]

 

DORMAN G. Amoureuse Colette. Herscher, 1984. [Lire notamment le chapitre Apprentissages, p. 37-51 ; les photos évoquées au début de cet article sont reproduites p. 58-59]

 

Remerciements à M. Gagneur, pour son accueil et sa documentation sur le lycée agricole de Mancy, ancienne propriété Gauthier-Villars.

 

                                         

                                            

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