EMILAND GAUTHEY ET PIERRE-JEAN GUILLEMOT  

 

EMILAND GAUTHEY ET PIERRE-JEAN GUILLEMOT

 

 

UNE COMPLICITE AU SIECLE DES LUMIERES

 

En 2006, notre département a rendu un juste hommage au chalonnais Emiland-Marie Gauthey (1732-1806) par diverses manifestations. Images de Saône-et-Loire  s’y est associé par un article de J.C. Mallard paru dans le n° 146 de juin 2006.

L’importance quantitative et qualitative des réalisations du célèbre ingénieur a été une fois de plus partout soulignée, comme elle le fut lors du colloque de 1992, dont les actes constituent une référence incontournable pour la connaissance de cette œuvre replacée dans le contexte du 18e siècle.

Toutefois, la forte personnalité de Gauthey ne doit pas faire sous-estimer le talent et le travail accompli par l’ensemble des ingénieurs de cette haute époque des Ponts-et-Chaussées dont la création, il faut le rappeler, est intimement liée à ce siècle, aussi pertinemment qualifié de « siècle des routes » par certains spécialistes, qu’il est généreusement nommé « siècle des Lumières » par la plupart des historiens. Une exposition, programmée par l’écomusée du Creusot en 1997, intitulée « Les ingénieurs des Etats de Bourgogne 1682- 1790 » affichait la volonté de faire connaître ces hommes dont l’œuvre routière et architecturale reste le plus souvent anonyme pour le public non initié. En effet, il est bien rare que la construction d’un édifice ou d’un ouvrage d’art de cette période, et encore moins le tracé d’une route, aient transmis le nom de leur créateur, qui bien souvent n’apparaît que dans la passionnante série des archives routières de l’ancienne Province de Bourgogne.

On aimerait présenter l’un d’eux dont le nom, souvent associé à celui de Gauthey qui fut son supérieur hiérarchique, semble pouvoir s’attacher à une œuvre personnelle sous-estimée en Bourgogne, et dont les recherches en architecture s’apparentent à celles de Gauthey lui-même.

PIERRE-JEAN GUILLEMOT (1739-1799)

 

La biographie de Pierre-Jean Guillemot reste à écrire. Ce qu’on en sait provient surtout de l’enquête effectuée par Yves Beauvalot pour les besoins de son étude sur l’église de Poncey-sur-l’Ignon (Côte-d’Or) dont on parlera plus loin.

Pierre-Jean Guillemot était le fils du seigneur de Mercey, près d’Arnay-le-Duc. Sa formation d’ingénieur des Ponts-et-Chaussées lui vaut de succéder en 1766 à Charles-Joseph Le Jolivet au poste de sous-ingénieur des Chemins de la Province de Bourgogne. Emiland Gauthey occupe un poste équivalent depuis 1758 dans le service des Ponts-et-Chaussées alors placé sous la direction de l’ingénieur en chef Thomas Dumorey.

En 1782, la réorganisation du service voit Gauthey accéder à son tour au poste d’ingénieur en chef. La Province est alors divisée en deux circonscriptions : celle du sud est confiée à Pierre-Jean Guillemot ; celle du nord est occupée par l’ingénieur Pierre-Joseph Antoine. En 1784, P.J. Guillemot est en outre nommé inspecteur des canaux « autres que ceux du Charolais », domaine réservé de Gauthey ; il ne participera donc pas au grand chantier du canal du Centre, entrepris à cette époque. Quatre sous-ingénieurs assistent les ingénieurs de la Province. P.J. Guillemot est secondé par François Pourcher, neveu de Gauthey, et par son propre fils François Guillemot (1765-1834). En réalité, Pierre-Jean Guillemot aurait reconnu cette paternité après son mariage avec une certaine Louise Gauthey qui ne paraît pas avoir de parenté avec Emiland Gauthey.

En 1791, alors que ce dernier est nommé inspecteur général des Ponts-et -Chaussées, P.J. Guillemot lui succède comme ingénieur en chef du nouveau département de Saône-et-Loire où il achèvera sa carrière en 1799, secondé par l’ingénieur François Vaillant qui reprend ce poste en 1805. François Guillemot, d’abord nommé en Côte-d’Or, reviendra en 1805 travailler sous les ordres de Vaillant en Saône-et-Loire où sa carrière sera précocement interrompue en 1815 pour avoir soutenu Napoléon pendant les Cent Jours ; on lui reprochera notamment d’avoir fortifié Chalon contre les alliés de la France.

Dès 1766, E. Gauthey et P.J. Guillemot travaillent donc dans le même service, et leur collaboration s’intensifie à partir de 1782. On n’insistera pas sur la question de l’attribution des ouvrages d’art, bien exposée dans l’article cité de J.C. Mallard. Il est parfaitement normal que tous les projets aient été signés conjointement par l’ingénieur en chef Gauthey et par l’ingénieur du « département du sud » Guillemot. On peut donc admettre comme justifiée une co-attribution des plans et devis des ponts de Gueugnon, Saint-Yan, Bellevesvre, Chalon (Saint-Laurent), Blanzy et Navilly (Guyotte). Il en est d’ailleurs de même pour des ouvrages routiers plus modestes, tels que ponceaux et aqueducs, ainsi que le montrent les planches conservées aux Archives départementales de Saône-et-Loire, par exemple pour la route n° 42 de Montcenis à Cluny (future N 80 puis D 980) que nous avons examinées. Très peu d’entre elles ne portent que la signature de l’ingénieur Guillemot (pont de Marmagne sur le Pontot). Rien ne laisse par ailleurs soupçonner dans les dossiers une rivalité entre les deux hommes. M. de Dartain, biographe de Gauthey, a souligné l’excellence de leurs relations. À cet égard, F. Sidot fait aussi  remarquer que « Pierre-Jean Guillemot apparaît comme le moins problématique de tous les ingénieurs, d’un caractère semble-t-il très égal et posé, et n’ayant pas d’ambitions particulières susceptibles de lui valoir des inimitiés. Il sera, avec Pourcher, l’homme de confiance de Gauthey. L’histoire de ses chantiers est remarquablement lisse. Il n’y a que rarement des difficultés. »

Comme tous les ingénieurs du 18e siècle, P.J. Guillemot n’a pas seulement travaillé sur les projets routiers des Etats de Bourgogne. À cette époque, on ne distingue pas la formation de l’ingénieur et celle de l’architecte, de telle sorte qu’un ouvrage d’art ne saurait alors être conçu sans effet décoratif, comme le montrent assez les ponts, et particulièrement ceux d’Emiland Gauthey. En marge de ses missions aux Ponts-et-Chaussées, l’ingénieur se voit donc naturellement confier des projets architecturaux.

L’intendant de la Province fait ainsi appel à lui chaque fois qu’une communauté sollicite l’autorisation d’établir un projet de construction ou de restauration d’édifice. C’est à ce titre que l’œuvre de P.J. Guillemot mériterait d’être mieux connue. Pour l’essentiel, elle concerne le département actuel de la Côte-d’Or, puisque c’est sur ce territoire qu’il exerce ses fonctions à partir de 1766. Toutefois, même après 1782, année de sa nomination auprès de Gauthey en Bourgogne du sud, il continue de suivre des chantiers dans le nord de la Province, soit qu’il eût commencé d’établir les projets auparavant, soit qu’il eût acquis une solide réputation en architecture religieuse. On lui doit la reconstruction des églises d’Autricourt, de Barbirey-sur-Ouche, de Nod-sur-Seine, sans parler des restaurations partielles (Ainay-le-Duc, Minot, Corgengoux, Belan-sur-Ource…). Il a établi le plan des presbytères d’Echannay, Courcelles-les-Semur, Saint-Léger-de-Fourches et celui du lavoir de Fontaines-en-Duesmois. Enfin, il a travaillé sur le projet de construction de l’hôtel de ville de Saint-Jean-de-Losne (1759) et réalisé celui de Bar-sur-Seine (1779). En Saône-et-Loire, les archives ont laissé peu de traces de ses interventions en architecture, à l’exception de la reconstruction partielle de l’église de Saint-Sernin-du-Plain (1781), qui vient de faire l’objet d’une étude archéologique minutieuse [Philippon, J. La Physiophile, n° 146, juin 2007]. Des investigations plus poussées permettront peut-être de localiser d’autres projets étudiés par P.J. Guillemot.

DEUX EGLISES DES LUMIERES

 

Alors qu’il est appelé en 1781 pour une expertise de l’église Saint-Barthélemy de Poncey-sur-l’Ignon, charmant village de la région de Saint-Seine-l’Abbaye, aux confins du Dijonnais et du Châtillonnais, près de la ligne de partage des eaux de la Saône et de la Seine, (dont la source est à quatre kilomètres à l’ouest), P.J. Guillemot va se lancer dans un programme architectural d’une ampleur et d’une audace exceptionnelles, en écho à deux projets lancés à plus de cent kilomètres de là, dans la Côte chalonnaise, où Emiland Gauthey conçoit presque en même temps les églises de Givry et de Barizey.

 

Eglise de Poncey-sur-l'Ignon

On a coutume de dire que l’église Saint-Jean de Barizey constitue le prototype de celle de Givry aux dimensions beaucoup plus imposantes. En vérité, les lacunes dans les archives n’autorisent pas d’affirmations catégoriques. On sait que la construction de l’église de Givry, marquée par des interruptions, s’est étalée sur presque vingt ans (1773-1791). En 1771, Gauthey avait été chargé de dresser les plans et devis de l’église, de la cure et du cimetière de la nouvelle paroisse de Barizey, détachée de Saint-Jean-de-Vaux depuis deux ans. L’année suivante, il présente le plan d’une église pour 200 personnes. Or, les archives de Givry révèlent que l’entrepreneur Richardet, qui achève la nef de cette paroisse en 1779, avait construit « en même temps qu’il menait les travaux de l’église de Givry » celle de Barizey. Pour cette dernière, le clocher fut sans doute ajouté plus tard, car la cloche ne fut bénie qu’en 1787. On peut donc penser que les deux chantiers de Givry et Barizey se sont en partie chevauchés, et que l’église de Barizey fut la première achevée. Par chance, le dossier de construction de l’église de Poncey-sur-l’Ignon est parvenu jusqu’à nous, accompagné d’un dessin en coupe de P.J. Guillemot, daté de 1782. Commencée en 1785, elle était terminée au début de l’année 1787. On peut en déduire que l’architecte de Poncey a pu bénéficier des expériences de l’église de Barizey et de la nef de Givry. Il est sans doute inutile de chercher une rivalité entre Gauthey et Guillemot sur ces projets qui, de toute évidence, constituent des programmes architecturaux expérimentaux. Plus vraisemblablement, il paraît probable que leurs essais respectifs soient l’expression d’une respectueuse et saine concurrence  entre deux maîtres qui se portaient estime, plutôt que d’une compétition. Quoi qu’il en soit, il est intéressant d’établir une comparaison entre les églises de Barizey et de Poncey-sur-l’Ignon, en laissant pour l’instant de côté celle de Givry dont les proportions et la problématique dépassent largement celles des deux autres.

 

Eglise de Barizey

Sans entrer dans trop de technicité, de quoi s’agit-il ? Il est question pour les deux architectes de trouver une solution architectonique à l’élévation d’une nef circulaire couverte d’une coupole. Dans les deux cas, le parti fut pris d’un édifice de type composé, alignant successivement quatre éléments : un porche, une nef, un chœur et une sacristie.

Le porche : À Barizey, il est de plan rectangulaire ; à Poncey, il en est de même, mais seulement extérieurement : à l’intérieur, les arêtes de la voûte se prolongent vers le sol en enveloppant les murs de parois concaves, de telle sorte qu’on aboutit intérieurement à un plan ellipsoïdal. Dans les deux cas, l’épaisseur des maçonneries dissimule un escalier à vis permettant d’accéder à une tribune éclairée d’un oculus.

La nef : Dans les deux églises, le plan intérieur est circulaire et l’élévation couverte d’une voûte en coupole. A Barizey, deux chapelles latérales voûtées en berceau,  ouvertes dans l’épaisseur des murs et éclairées d’une baie en plein-cintre, ouvrent sur la nef à l’est et à l’ouest. À Poncey, on retrouve ces mêmes chapelles au nord et au sud, mais aveugles, et là encore, on observe un « plan dissimulé » : extérieurement, les chapelles forment deux bras dont les épaisses maçonneries reliées au chœur et au porche jouent le rôle de contreforts susceptibles de supporter le poids de la voûte. Cette dernière est d’ailleurs allégée par un remplissage de stuc entre les arcs doubleaux. Enfin, le système de contrebutement, qui épaule les reins de la voûte par des murs montant plus haut que la naissance de la coupole, ont permis d’éclairer celle-ci de quatre baies « en lunette », qui apparaissent sous forme de fenêtres ovales à l’extérieur. Ce procédé d’éclairement de la nef est totalement absent à Barizey.

Les deux nefs présentent en conséquence un aspect fort différent, vues de l’extérieur : à Barizey, on est en présence d’un plan centré octogonal, dont quatre pans de murs sont flanqués de corps en avancée, jouant visiblement le rôle de contreforts (dans la nef, ils sont creusés de niches en pierre) ; à Poncey, on se trouve devant un édifice présentant un plan en croix grecque dont les murs extérieurs, reliant la nef au porche et au chœur, sont concaves et percés chacun d’une baie en plein-cintre.

Le chœur : Dans les deux cas, il est surélevé par rapport à la nef avec laquelle il communique par une arcade en plein-cintre, nettement plus haute à Barizey puisqu’elle s’ouvre dans la coupole ; mais ici, le chœur se termine par une abside hémicirculaire, alors qu’à Poncey, il est voûté d’arêtes avec un chevet plat. Petit détail esthétique : l’escalier d’accès au chœur est cintré en suivant la courbe de la coupole, alors qu’à Barizey, il l’est en sens contraire.

La sacristie : Elle prolonge le chœur selon un plan carré à Poncey, rectangulaire à Barizey où elle est très basse ; à Poncey, elle supporte le clocher, à l’étage duquel on accède par un escalier à vis, logé dans le mur d’angle joignant chœur et sacristie.

Le clocher : À Barizey, il présente un étage ajouré sur chaque côté d’une baie en plein-cintre et couvert d’une flèche ; il surmonte le porche, mais il est fort probable qu’un projet initial avait prévu de le placer au-dessus du chœur ou plutôt accolé à la nef, car subsiste un escalier à vis dans l’épaisseur du mur de l’angle nord-ouest et qui reste aujourd’hui sans fonction. Le clocher de Poncey est aussi ajouré sur chaque face d’une baie en plein-cintre, mais il est couvert d’un toit à quatre pans.

Ajoutons enfin que les deux églises ont conservé un intéressant mobilier et une belle statuaire du 18e siècle.

Cette rapide analyse fait donc apparaître que Gauthey et Guillemot ont adopté des partis architecturaux assez différents dans la conception de leur édifice respectif. Cette divergence se traduit d’emblée dans le style. L’église de Barizey reste, malgré ses innovations, proche des formes et des volumes de style classique, que l’église de Poncey réserve principalement à la façade précédant le porche. En revanche, l’ensemble de cet édifice s’inscrit parfaitement dans le goût du 18e siècle pour l’architecture baroque, avec le triomphe de la ligne courbe qui ne se limite pas ici uniquement  à la nef circulaire et à la coupole (façades concaves, intérieur du porche, baies ovales). Y. Beauvalot écrit avec justesse : « Par une succession de lignes et de volumes courbes, l’architecte a voulu créer une athmosphère protectrice et apaisante, propice au recueillement. La corniche ininterrompue annonce la coupole et accentue l’impression de volume clos où rien n’arrête l’œil. Dans cet espace fermé,  la seule échappée est formée par le chœur qui attire le regard. La réussite de l’architecte est d’avoir su concilier, en les rendant indissociables, architectonique, esthétique et symbolique. » On ajoutera que l’éclairement de la nef, plus largement prodigué ici qu’à Barizey, fait écho à la luminosité de l’église de Givry.

 

Eglise de Poncey-sur-l'Ignon

L’église de Poncey-sur-l’Ignon, classée au titre des Monuments historiques depuis 1992, a mieux résisté au temps que celle de Barizey. La nef notamment, et la toiture en laves qui traduit par ses ondulations la forme et la hauteur des parties de l’édifice, n’ont pas été modifiées depuis le 18e siècle.

Il n’en est pas de même à Barizey où des travaux deviennent nécessaires dès 1838. Classée comme Monument historique en 1976, l’église a fait l’objet d’une campagne de complète restauration extérieure de 1991 à 1993, toutes les toitures ayant été alors refaites en laves. Seule la sacristie bénéficie pour le moment d’une restauration intérieure. Par ailleurs, soucieuse de son patrimoine, la municipalité s’est donnée pour tâche de mener à bien la réhabilitation de l’ancien presbytère, dont le plan et l’élévation rappellent ceux de l’hôtel de ville de Tournus, deux œuvres également attribuées à Emiland Gauthey. Eglise et presbytère vont donc constituer un ensemble harmonieux au cœur du village.

Sur certains points, l’église Saint-Pierre et Saint-Paul de Givry reprend quelques principes employés à Barizey, ainsi le contrebutement de la coupole par des contreforts très épais sous forme de chapelles, ici renforcé par des arcs-boutants masqués dans les combles. Mais dans l’église de Givry, à la problématique de l’architectonique, Gauthey ajoute celle de la lumière, dont la maîtrise est d’ailleurs toujours liée à la structure : « Ce que l’on doit appeler beauté dans cet art, écrit-il, [tient] aux effets de la lumière et de l’ombre résultant de la disposition des massifs et des vides. » D‘autre part, le plan adopté (porche rectangulaire, nef circulaire, chœur ellipsoïdal) se justifie selon lui par la volonté de « faire apparaître beaucoup de parties à la fois, en montrer l’ensemble sans cependant qu’on puisse les connaître entièrement du premier coup d’œil ». On trouve là tout un art de la mise en scène, de l’effet théâtral, qui s’inscrit tout à fait dans les procédés de l’architecture baroque, mais le problème est de les concilier avec les principes constructifs hérités du Moyen-Âge, notamment ceux de l’art gothique. Il y a une certaine volonté de rupture avec le classicisme, à la fois dans la technique et dans l’esthétique, et l’église de Givry, comme celles de Barizey et de Poncey, répond à une nouvelle génération de maîtres d’œuvre : celle des « architectes-ingénieurs.

Malheureusement, l’expérience n’y est pas apparue très convaincante avec le recul, si l’on en juge par les nombreuses interventions nécessaires tout au long du 19e siècle. Néanmoins, l’édifice qui vient de faire l’objet d’une rénovation extérieure complète, reste toujours « digne de la curiosité des étrangers » selon la formule de Courtépée.

 

SOURCES D’INSPIRATIONS OU D’INFLUENCE

 

On s’interroge sur l’intérêt de Gauthey et Guillemot pour les églises à plan centré circulaire. Gauthey avait, paraît-il, relevé le plan d’un temple circulaire à Ephèse (temple d’Aphrodite ? tombeau de saint Luc ?). On trouverait d’autres exemples hérités de l’Antiquité ou des premiers siècles de la chrétienté : Panthéon de Rome, Saint Sépulcre de Jérusalem, Sainte-Sophie de Constantinople… sans oublier que les deux architectes avaient encore sous les yeux la rotonde romane de Saint-Bénigne de Dijon. Mais faut-il aller si loin chercher les sources d’inspiration ? On doit d’abord se souvenir que Gauthey s’était personnellement impliqué dans la polémique née autour de la construction de l’église Sainte-Geneviève à Paris par Soufflot : en 1771, il publie son « Mémoire sur l’application des principes de la mécanique à la construction des voûtes et des dômes » et invente même un procédé pour tester la résistance des matériaux. La plupart des auteurs ont donc légitimement vu dans la construction des églises de Givry et Barizey une mise à l’épreuve de la théorie. Le dôme que Gauthey aurait prévu sur la chapelle de l’hôpital de Chalon en 1775 s’inscrit aussi dans cette démarche [Une incertitude subsiste néanmoins quant à son attribution, et le dôme actuel fut reconstruit au 19e siècle].

Les élévations du célèbre dôme de Florence par Brunischelli et du tambour ajouré de Saint-Pierre de Rome par Michel-Ange a sans doute remis au goût du jour des formules expérimentées par l’art antique. Associées au plan en croix grecque, autre héritage de l’Antiquité très prisé dans l’art byzantin, elles débouchent au 17e siècle sur la conception d’édifices telles l’église Santa-Maria-delle-Salute à Venise ou encore celle de Saint-Jean de Liège qui annoncent, toutes proportions mises à part, « nos » églises de Gauthey et Guillemot. En Champagne, l’extraordinaire église d’Asfeld est une variation exubérante sur un thème assez proche. À Rome enfin, l’édification de l’église du Gesù par Vignole au 16e siècle eut un retentissement considérable dans la diffusion de l’art baroque dans toute l’Europe.

Le classicisme ne dédaigne pas les emprunts à la Renaissance italienne, comme en témoignent à Paris les dômes de la Sorbonne, du Val de Grâce et des Invalides, tandis que les églises Saint-Roch et Saint-Sulpice dissimulent leur coupole en les rendant invisibles de l’extérieur. En Bourgogne, deux monuments parés d’un dôme aux influences italiennes manifestes voient le jour en même temps : l’église des Bernardines à Dijon, œuvre d’un oratorien, le Père Louis, achevée en 1708, et l’église Saint-Pierre de Chalon, par Dom Duchesne, consacrée en 1713. Dans la seconde moitié du 18e siècle, Mâcon se dote d’un hôpital dont la chapelle est couverte d’un dôme « où le regard de Soufflot n’est pas absent » (Michel Bouillot). Les architectes bourguignons ont-ils eu connaissance des réalisations du comtois Nicolle qui expérimente le plan en croix grecque dans certaines églises, ainsi que la coupole associée à des façades concaves à la chapelle de l’hôpital de Besançon ?

Issues d’une puissante lignée d’expériences remontant à la Renaissance italienne, où se mêlent tendances classiques ou baroques, les églises de Gauthey et Guillemot n’eurent pas de lendemain, et restent donc des églises expérimentales, ce qui en fait leur intérêt majeur. Malgré leur silhouette inhabituelle, elles ont fini par se fondre dans les paysages bourguignons : à Poncey, où la forme trapue et les ondulations du toit de laves s’accordent si bien avec les collines boisées du pays des Tilles ; à Barizey, où l’église placée en vigie sur un promontoire de la vallée des Vaux, entre les escarpements cristallins du Mont Abon et les cuestas calcaires de la Côte chalonnaise, semble réconcilier ces deux formes de paysages si souvent opposés en Bourgogne du Sud ; à Givry, où la pyramide qui tient lieu de clocher, et dont la nouvelle et éclatante blancheur émerge de la plaine chalonnaise, confère à l’église, mieux qu’à toute autre, le titre de phare de la Bourgogne des Lumières.

 

Eglise de Barizey

 

SOURCES

 

ARCHIVES DEPARTEMENTALES. COTE-D’OR et SAONE-ET-LOIRE. Série C : Intendance des Etats de Bourgogne : Ponts- et-Chaussées.

 

 BEAUVALOT Yves. L’église de Poncey-sur-l’Ignon. Mémoires de la Commission des Antiquités de la Côte-d’Or, tome 27, 1972, p. 227-259.

 

COSTE Anne et al. Un ingénieur des Lumières Emiland Gauthey. Presses de l’E.N.P.C. 1994. [Voir notamment les contributions de Anne Coste, L’église de Givry, les emprunts au modèle gothique, p. 179-202 ; Jacques Desvignes, Visite de l’église de Givry, p. 175-178.]

 

ECOMUSEE DU CREUSOT. Dossier de l’exposition « Les ingénieurs des Etats de Bourgogne 1682-1790 », 1997 : documentation établie par Francis Sidot.

 

MINISTERE DE LA CULTURE. Service de l’Inventaire régional du patrimoine. Base Mérimée (patrimoine architectural) : monuments attribués à Pierre-Jean Guillemot pour le département de la Côte-d’Or.

 

                                  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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