FRANCOIS-ETIENNE DULAC 1834-1901  

 

FRANCOIS-ETIENNE DULAC (1834-1901)

 

 

Maître d’œuvre de l’architecture républicaine

 

 

François-Etienne Dulac a bénéficié, au cours d’une carrière féconde, d’une double conjoncture favorable : il fut républicain à l’heure où la IIIe République prenait des dispositions législatives énergiques pour scolariser les Français ; il fut architecte alors que la construction scolaire connaissait un essor sans précédent ; il put donc mettre ses compétences techniques au service de son idéal politique.

 

LA DOUBLE VOCATION

 

    Dulac tenait une part de ses convictions républicaines d’une sorte de tradition familiale remontant à son aïeul maternel, le conventionnel Jean-Marie Gelin, représentant du Charolais.

 

Militant au sein de la Gauche démocratique en faveur d’idées avancées pour son temps, il a gravi les échelons de sa carrière politique en devenant successivement maire de Savianges (1870), village dont il est le châtelain, puis conseiller général du canton de Buxy (1871) et enfin sénateur (1892). En Saône-et-Loire, il fut vice-président du Conseil Général aux côtés de Ferdinand Sarrien, futur Président du Conseil, originaire de Bourbon-Lancy.

 

Il croit au progrès moral et social ; à l’élévation de l’humanité par l’instruction. C’est aussi un notable rural gagné à l’agronomie moderne, qui fonde l’Union agricole et viticole de Chalon-sur-Saône. Dulac se fait une haute opinion de l’élu républicain, voyant en lui un citoyen dévoué, intègre et infatigable : « J’ai donné toute ma vie à l’étude et au travail » écrit-il en 1892. Célibataire, travailleur obstiné, il meurt presque aveugle à l’âge de 65 ans.

 

Il doit en partie sa vocation d’architecte à un oncle maternel, François-Marie Gelin, polytechnicien et capitaine du Génie. On ne sait pas grand-chose des études qu’il fit à Paris.

Visiblement disciple de Viollet-le-Duc, il a appliqué à l’architecture scolaire les théories du maître. L’essor du style néo-gothique vers le milieu du 19e siècle est associé à un courant d’architecture rationaliste reposant sur des principes constructifs hérités des grands chantiers médiévaux, mais adaptés aux techniques et matériaux modernes. Ce mouvement entoure la restauration des monuments historiques entreprise à partir de 1834 avec Mérimée, et pour laquelle Viollet-le-Duc préconise la restitution, plutôt que la restauration stricte.  Ainsi naissent en France de nombreux édifices civils et religieux, pastiches plus ou moins habiles des monuments de style gothique.

 

Homme de terrain, Dulac n’a laissé aucun traité théorique, se consacrant entièrement à ses programmes personnels et à ceux de ses collègues au sein du Conseil des Bâtiments civils dont il est membre à partir de 1889.

 

Portrait de F. Dulac, 1889, collection  particulière.

 

 

UNE GENERATION D’ECOLES

 

Depuis la loi du 1er juin 1878 créant la Caisse pour la Construction des écoles, l’architecture scolaire connaît en France un élan spectaculaire, notamment de 1878 à 1895, période pendant laquelle s’élèvent plus de 15 000 écoles et s’approprient 30 000 bâtiments existants. En Saône-et-Loire, on dénombre 142 écoles nouvelles et 88 écoles restaurées de 1878 à 1885. La carte permet de mesurer la place qu’y prend l’œuvre de Dulac, avec 37 écoles construites ou appropriées.

On constate une concentration d’édifices sur le Chalonnais, dont une dizaine pour le canton de Buxy ; Savianges reçut la première école de Dulac en 1867. Second secteur de rayonnement avec 8 édifices, le Mâconnais, région favorable à l’instruction publique où Dulac bâtit parfois la seconde génération d’écoles. Viennent ensuite la Bresse et le Morvan avec respectivement 4 et 6 écoles. Les villes n’ont pas fait appel à Dulac à l’exception de la municipalité républicaine du Docteur Jeannin à Montceau-les-Mines, dont l’une des premières tâches fut de doter la ville d’écoles laïques ; après la destruction de l’école de filles (1975), seule subsiste l’école des garçons,  bâtiment accueillant aujourd’hui le musée scolaire La maison d’école, inscrit à l’Inventaire des Monuments historiques pour sa façade et sa toiture.

Les archives nous livrent quelques indices montrant que l’école est au cœur des débats politiques de l’époque, comme en témoigne ce courrier de Dulac au préfet en 1886, à propos d’Ecuisses :  « Le maire est un de nos meilleurs amis, tout dévoué à la République […] C’est l’une des rares communes du canton où la réaction l’a emporté de quelques voix […] La question des écoles a été pour beaucoup dans cet échec ; si elle eût été résolue, nous aurions eu une sérieuse majorité ».

Significative encore cette autre lettre au préfet en 1895, concernant l’école du Puley, pour laquelle la demande de subvention a été ajournée : « Cet échec m’est d’autant plus ennuyeux qu’il arrive avant les vacances dans une région où j’ai toutes mes relations. On me reprochera négligence et incurie pour n’avoir pas pu obtenir une subvention inscrite dans la loi à une commune qui n’a marchandé aucun sacrifice pour posséder une école convenable après avoir lutté plus de vingt ans pour arriver à sa création… »

Dulac a élaboré 37 projets de construction ou appropriation scolaires de 1879 à 1899, soit en moyenne deux chantiers par an. Presque la moitié d’entre eux concernent des mairies, écoles géminées ou mixtes. A cette époque, les écoles de filles comblent peu à peu leur retard ; Dulac n’en a construit que six. Le cas de Cussy-en-Morvan est assez révélateur de la mentalité d’alors : pour calmer les détracteurs du projet d’école de filles, la municipalité en modifie l’affectation au profit de la mairie-école de garçons ; les filles se contenteront de l’ancien local laissé vacant par les garçons.

 

DE GRANDES SILHOUETTES DE PIERRE

 

 

 Ecuisses, mairie-écoles géminées, 1886.

 

Malgré leur air de famille, aucune école n’est identique à une autre. On peut les répartir en cinq groupes typologiques, avec leurs variantes.

Bâtiments de plan rectangulaire massé avec étage : Bissy-sur-Fley, Collonge-en-Charolais, Saint-Germain-les-Buxy, Saint-Mard-de-Vaux, Le Puley, Savianges, Saint-Martin-d’Auxy, Montoy (Etang-sur-Arroux).

Bâtiments de plan rectangulaire allongé avec étage : Blanot, Fuissé, Thurey (avec préau-galerie dans-œuvre), Lournand.

Bâtiments de structure ternaire  (corps central avec étage encadré par des ailes d’un seul niveau) : Cussy-en-Morvan et Sommant (préau en sous-sol), Chissey-les-Mâcon, Saint-Martin-en-Bresse et Ecuisses (préau-galerie dans-œuvre).

Bâtiments à plan en T (corps principal à étage et aile en retour d’équerre d’un seul niveau : Messey-sur-Grosne, Moroges, Chasselas, Marcilly-les-Buxy, Burgy et Perreuil (préau-galerie dans-œuvre), Tramayes (préau en sous-sol), Perrigny (Saint-Martin-en-Bresse).

Bâtiments atypiques : Blanzy (structure ternaire associée au plan en U), Verzé (deux corps de bâtiment séparés dont un avec préau-galerie dans-œuvre), Montceau-les-Mines (deux étages), Genouilly (extension sur une maison rurale), Velet (Etang-sur-Arroux) sur le modèle d’une habitation rurale de l’Autunois, Saint-Bérain-sur-Dheune (bâtiment sans étage avec péristyle).

Bâtiments appropriés : Joncy (ancienne halle aux grains), La Chapelle-sous-Uchon (adaptation du projet d’un autre architecte), La Grande-Verrière (extension d’un bâtiment existant).

Les maisons d’écoles conçues par Dulac ne méritent pas, croit-on, le qualificatif de "palais scolaires? : la structure est généralement simple, l’aspect parfois austère (l’école de Messey-sur-Grosne était jadis nommée "la Bastille? par les anciens).

 Tout le soin apporté à la construction et à l’ornementation réside dans le travail de la pierre : le parement en moellons smillés est la règle, sauf dans l’Autunois-Morvan (enduits) ; l’appareil régulier, souvent massif, est systématiquement employé pour les chaînes d’angle, les baies (avec chanfreins), les corniches, les crossettes et rampants de pignon, les cheminées, les escaliers (à vis parfois), les piliers d’arcades des préaux, ainsi que par tous les éléments décoratifs : linteau mitré (Fuissé), trilobé (Chasselas et Marcilly), en accolade (Lournand) ; ogive à Messey ; modillons à Ecuisses et Perreuil ; oculus à Sommant, Saint-Germain-les-Buxy, Cussy-en-Morvan ; claveaux et clé du portail monumental à Montceau-les-Mines.

La brique est réservée aux arcades, aux arcs de décharge au-dessus des baies, aux voûtes des préaux. L’emploi de poutres et solives en fer se cache parfois dans les voûtes, les linteaux internes, les planchers d’étages. A noter une particularité pour les plafonds : les solives en bois placées sur arête (Cussy-en-Morvan, Saint-Martin d’Auxy, Joncy, etc.)

Mais la grande originalité réside dans les préaux-galeries ouverts par de grandes arcades en plein cintre briquetées, composés d’une ou plusieurs travées (beaux exemples à l’auberge de Sommant, à la salle des fêtes de Cussy-en-Morvan). Les arcades retombent soit sur des corbeaux (Thurey), soit sur des chapiteaux supportés par des piliers à section octogonale. Par cette touche très personnelle, où le plein cintre et le mariage de la pierre et de la brique viennent adoucir l’austérité néo-gothique, Dulac inscrit son architecture dans un courant éclectique qui annonce les palais scolaires du Chalonnais Gindriez (écoles de Saint-Marcel, Saint-Jean-des-Vignes, Saint-Germain-du-Plain). Le traitement extrêmement soigné de la pierre chez Dulac se retrouve à ce niveau de qualité chez deux de ses contemporains, J.B. Boiret (belles réalisations à Dracy-Saint-Loup et Saint-Gengoux-le-National), et l’architecte départemental Alfred Poinet (nombreuses écoles à Matour, Buffières, Saint-Aubin-en-Charolais et en Bresse).

 

Bâties selon des conceptions inhabituelles dans la région, les écoles de Dulac ont posé bien des problèmes techniques aux artisans locaux, comme en témoignent quelques indices : adjudications sans résultat, faillites fréquentes, chantiers de longue durée, malfaçons à la réception des travaux, coût élevé (en moyenne 3 000 F de plus qu’une école équivalente dans le même canton).

 

AUTRES CONSTRUCTIONS

 

Si la construction scolaire constitue l’essentiel de l’œuvre de Dulac en Saône-et-Loire, elle n’en est pas exclusive pour autant. On lui doit peu d’édifices religieux : clocher de Saint-Gilles, reconstruction de la nef et du clocher de Savianges, reconstructions partielles à Montagny-les-Buxy, Culles-les-Roches, Marcilly-les-Buxy... A Savianges, notons encore le presbytère et sa chapelle néo-gothique. Les principaux édifices civils consistent d’une part en établissements hospitaliers : thermes de l’hospice d’Aligre à Bourbon-Lancy, ancien hospice des Invalides de l’Agriculture à Saint-Ambreuil (aujourd’hui maison de retraite) ; en habitations privées d’autre part : manoirs à Uchizy, à Glairans (Mervans) et à Frontenaud (actuelle maison de retraite des Crozes), habitations à Fley et Savianges (ferme de Dame Huguette). Le château de Savianges et ses dépendances, résidence de Dulac, comportent de nombreuses restaurations attestant sa marque (baies, écuries). On lui doit enfin quelques édifices mineurs tels que des lavoirs, dont les plus remarquables sont à Jully-les-Buxy (Ponneau), Saint-Gengoux-de-Scissé (Bassy), Saint-Vallerin.

 

Dulac représente un « moment » assez unique de l’architecture scolaire, qui n’eut ni précurseur, ni héritier. Il aura marqué les générations d’élèves et de maîtres des leçons silencieuses de son architecture, à une époque où l’école surgissait partout dans la campagne française, imposant à tous l’image concrète et vivante de la foi républicaine et laïque.

 

 

 

 

 

 

        SOURCES

 

ARCHIVES DEPARTEMENTALES DE SAONE-ET-LOIRE. Série 3 T (constructions scolaires) ; série O (dossiers communaux) pour les communes concernées.

 

ARCHIVES DE L’ARCHITECTE. Collection privée.

 

ORIENTATIONS

 

Musée de La Maison d’Ecole à Montceau-les-Mines : salle Dulac.

 

MAISONS D’ECOLE EN SAÔNE-ET-LOIRE. Architecture de François Dulac 1867-1899. Catalogue de l’exposition permanente de La Maison d’Ecole, Ecomusée Le Creusot-Montceau, 2010.

 

EXPOSITION VIRTUELLE DULAC.  http://www.ecomusee-creusot-montceau.fr/dulac

 

Remerciements à Françoise Geoffray, Jean Pirou, Jean-François Rotasperti

 

 

 

                                          

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