GUIDE ET VOYAGE EN VAL DE SAONE AU 16e SIECLE  

 

GUIDE ET VOYAGE EN VAL DE SAONE AU 16e SIECLE

 

 

La Guide (sic) des chemins de France, de Charles Estienne, passe pour être, aux yeux des historiens de la route, le plus ancien guide routier français, exception faite du célèbre Guide du pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle, publié au 12e  siècle, consacré, comme son nom l’indique, aux seuls itinéraires du pèlerinage vers la Galice. « La Guide » de Ch. Estienne, imprimée en 1552, et constamment rééditée jusqu’à nos jours, décrit 283 itinéraires représentant les chemins les plus fréquentés au 16e siècle, avec des indications pratiques et touristiques sur les étapes rencontrées. Elle témoigne de l’esprit du temps : François 1er, accompagné de la Reine et du Dauphin, n’a-t-il pas entrepris, de 1531 à 1534, la visite de son royaume ? C’est aussi l’époque des premiers coches et des routes postales permanentes.

 

Pour notre région, « la Guide » ne décrit qu’un seul itinéraire, de Dijon à Lyon, ce qui ne doit pas nous surprendre. Comme le montre la carte générale des postes établie par Michel Tavernier en 1632, les deux routes postales de Paris à Lyon passent, l’une à l’ouest par Moulins et Roanne, l’autre à l’est par Troyes et Dijon, laissant un grand vide au cœur de la Bourgogne. Or, à l’époque de « la Guide », seules les routes postales, régulièrement entretenues, peuvent sans trop de risques, être conseillées aux voyageurs : de la fin du 17e siècle à la Révolution, les Etats de Bourgogne mènent une politique routière ambitieuse pour développer le commerce, faire reculer l’isolement des campagnes. Fin 17e- début 18e siècle, on répare le chemin de Saulieu à Chalon par Arnay et Chagny, qui devient route postale. Celle-ci constitue, avec celle de Chalon à Mâcon, l’une des 74 grandes routes prioritaires de la Province. En fait, ce qui deviendra la future RN 6 rendait obsolète l’ancien trajet de Saulieu à Chalon par Molinot (héritier d’une vieille route romaine) comme le rappelle Courtépée (Description du Beaunois, article Molinot). L’itinéraire par Arnay et Chagny sera lui-même supplanté par la route Saulieu-Chalon par Autun réparée à partir de 1765, qui détourne la poste à son profit en 1775. Dans l’Etat général des routes dressé par l’ingénieur Gauthey en 1784, la route de Paris à Lyon par la Bourgogne devient prioritaire.

 

Mais revenons à notre Guide de Ch. Estienne. L’auteur présente d’abord une longue introduction sur « le pays de Bourgongne… ainsi dict à cause de la multitude des bourgs que les Ostrogots et Vandels, premiers habitants de ce pays y commencèrent à bastir ». Plus loin il est précisé : « Aucuns disent que ce mot de Burgundion ou Burgundie est formé de bourg et Gundiochus ou Gundion, qui fut premier habitant de ce pays, et inventeur des  dictz bourgs ; duquel les peuples estoyent appelez Gundions ». Après avoir exposé ce que sont Franche-Comté et Viduché (pays de Bar-sur-Seine), il est dit que le duché « ha pour ville principale Dijon, ville, université et parlement, puis Beaulne, Chaalons, Mascon, Aultun, Auxonne et autres pays bien fertiles en bleds, vins et autres choses ». Au chapitre des routes, on note que « En ce pays y a grands chemins, tant pour négociations et commerces, comme pour conduites aux pays limitrophes et fréquentez ».

 

Les itinéraires sont décrits au départ de Paris. Mais les routes n’étant pas jalonnées de bornes indiquant les distances, l’évaluation correspondrait plutôt au temps mis pour parcourir un trajet. Celle-ci est indiquée en lieues (environ 4 km). Les commentaires sont laconiques, voire énigmatiques. Les possibilités d’hébergement ou de ravitaillement sont notées sans appréciation particulière.

Voici l’itinéraire de Beaune à Villefranche : « Beaulne, ville, chasteau coste de vignoble – Chaigny – Germolles : château – Chaalons, sur Saosne ; ville marchande – Derou (Drou, commune de Lux) Sevre (Sevrey) où lon faict les huppins noirs (1) La Ferté, sur Grosne ; abbaye, première des filles de Citeaulx – Tornut ; ville marchande sur la rivière de Saosne – Montbelet – Chantarban (Saint-Albain) La Saulle (La Salle) – Sainct Jean de Preschant (Saint-Jean-le-Priche) – Mascon, ville, evesché : passe la Saosne – Belleville, ville, boys, chemin fascheux a tenir – Sainct Georges – Ville-franche ».

 

 

Comme on le pressent, Ch. Estienne n’a pas parcouru lui-même les 283 itinéraires de son guide. Dans l’excellente introduction qu’il donne à la dernière édition du texte au 20e siècle, Jean Bonnerot indique que l’auteur s’est largement inspiré des récits de voyages connus et publiés à cette époque. Pour ce qui concerne l’itinéraire décrit plus haut, le récit ayant servi de source de renseignements serait Le Voyage de la Terre Sainte composé par Maître Denis Possot et achevé par messire Charles Philippe, daté de 1532.

 

LE VOYAGE DE MAITRE DENIS POSSOT

 

A la suite d’un vœu, quatre bourgeois de Coulommiers se sont mis en route le 12 mars 1532 pour un voyage en Terre Sainte. Le voyage se fait par terre ou par eau jusqu’à Venise où huit autres pèlerins embarquent avec eux sur le Sancta Maria. Le 27 juin 1532 ils débarquent à Jaffa. Denis Possot ne reviendra jamais en France ; victime d’une épidémie, il décède le 7 septembre 1532, de même que trois autres compagnons.

 

Voici le texte concernant l’itinéraire de Beaune à Belleville : « Le lundy XVIII mars partimes de Beaulne environ dix heures et arrivasmes à Chalon sur la Sosne à quatre heures au logis du Mouton (2), distant de sept grans lieues de Beaulne.

Le mardy XIX mars après-messe dicte en l’église Saint-Vincent, cathedrale dudit Chalon, nous montasmes sur la Saulne l’espace d’une demie lieue et prismes terre à Derou distant d’une demye lieue de Chalon. Sevré, villaige où l’on fait les potz noirs appelez tuppins (3) La Ferté sur Grosne fort belle abbaye et première des quatre filles de Citeaulx souls laquelle il y a trois cens abbayes. Et soulz Citeaulx y en a quatre cens en comprenant les ditz trois cens. Là fusmes receuz humainement par Maître Jehan Houllier secrétaire de Monsieur de Chalon (l’évêque) lequel nous fist recueil honneste. Après disner, passames la rivière de ladicte Grosne laquelle estoit alors fort desrivée et respandue par les champs environ l’espace d’une demye lieue ; nos chevaulx passerent à gué et nous en nasselle. De là nous vinsmes à Tornut honneste ville. Et il y a de Chalon à La ferté trois lieues et de La Ferté trois lieues jusqu’à Tornut qui est sur la Saulne (4).

Le mercredy XX mars, passasmes à Montbelet distant de deux lieues de Tornut. Chantarbain (Saint-Albain) d’une lieue à ung chasteau. Lasaulle (La Salle) d’une lieue. Sainct Jehan le preschan (Saint-Jean-le-Priche) à une lieue. Mascon bonne ville et cité sur la rivière de Saune. Ainsi y a de Tornut cinq lieues grandes mais beau chemyn jusques à Mascon. Il y a un beau grant pont de pierre à treize arches et au bout du dehors un gros boullevert et une grosse tour aportans sur la troisième arche d’entre la ville. On passait à bateaulx par le bout du pont car la rivière avoit noyé plus d’une lieue de pays dont estoit gros dommaige. Car, par ce, y avoit grant famyne en sorte que le pain noir comme suillée valoit huit deniers tournois la livre. Le dit jour allasmes au giste à une petite ville nommée Belleville distant de Mascon de quatre grans lieues (5). »

 

LE CONDUCTEUR FRANÇAIS

 

Les guides routiers ne cesseront de se multiplier à partir du 17e siècle, promis au bel avenir que l’on sait jusqu’à nos jours.

A titre d’exemple et de comparaison avec le précédent, on citera Le Conducteur français, du sieur Denis, accompagné d’une carte qui propose une description historique et topographique de la route de Paris-Lyon, de Rouvray à Chalon puis à Mâcon, mais qui se révèle être, en réalité, un répertoire minutieux des auberges et relais de poste (édition de 1780).

 

Chagny : « Cette ville renferme… un bureau de la poste aux lettres et aux chevaux, une grande quantité de grosses auberges à cause du passage de Paris et de Dijon à Lyon. Traversant … on voit à droite la tour du clocher de l’église et le beau château nouvellement bâti, auprès duquel il y a une grosse tour ; viennent ensuite les belles et fortes auberges du Pan, les Bons-Enfans et l’Image N.D. à gauche, après lesquelles on arrive en face de la poste aux chevaux, grosse hôtellerie bien fournie ».

 

Chalon : « Les principales auberges sont l’Hôtel de Monsieur le Dauphin où l’on prend la diligence d’eau pour Lyon, les Trois Faisans où loge la diligence, le Cheval Blanc, le Bœuf, au Bureau des Diligences et Messageries, etc. La diligence d’eau de Châlons pour Lyon part le dimanche et le jeudi et arrive à Lyon le lundi et le vendredi. Deux carosses pour Auxerre partent régulièrement en été seulement deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi ; ils font la route en quatre jours et communiquent avec les coches d’eau d’Auxerre à Paris. Lorsque la Saône n’est pas navigable, les coches et diligences vont directement à Lyon par terre. Le carosse de Châlons pour Auxonne part tous les dimanches, il fait la route en toutes saisons, passant par Verdun, Seurre et St Jean-de-Losne. A l’arrivée de chaque diligence d’eau à Châlons, il en part une de terre pour Dijon, qui fait la route en un jour. Le courrier part de Paris les lundi, mercredi et vendredi à deux heures. »

 

Sennecey : « Traversant ce bourg, le premier objet qu’on trouve à droite est l’hôpital, viennent ensuite le Dauphin à droite et l’Arbre d’Or à gauche, grosses auberges. Après, c’est la poste aux chevaux à droite et le Lyon d’Or, forte auberge à gauche. »

 

Tournus : « On remarque les cazernes, le Port sur lequel il y a la Croix-Blanche, grosse auberge, où pour l’ordinaire on attend le coche d’eau de Lyon à Châlons, la Poste aux chevaux et aux lettres ; la Ville-de-Rome, grosse et forte auberge où loge la diligence. »

 

Mâcon : « … Le quai, sur lequel on va faire passer la grande route, belle commodité pour les voitures, qui ont beaucoup de peine à traverser la ville à cause du peu de largeur des rues… le coche d’eau de Châlons pour Lyon couche à Mâcon ; il descend régulièrement de deux jours l’un. »

 

 

NOTES

 

 (2) Le Logis du Mouton se trouvait 10, rue au Change ; il appartenait aux « vénérable doyen et chapitre de Saint-Vincent » (cité dans VIOLOT R. Histoire des maisons de Chalon).

(1) et (3)  Sevrey est depuis longtemps connu des archéologues pour ses ateliers de poterie médiévale ; les collections sont au musée Denon. Les séries les plus connues étaient les tuppins noirs à fond arrondi. On trouve également trace des tupiniers de Sevrey dans les archives dès 1388 où des lettres de franchises leur sont accordées et surtout dans le texte du 20 avril 1508 (traité et accord entre les seigneurs de Sevrey et tupiniers dudit Sevrey par lesquels lesdits seigneurs confirment leurs privilèges aux dits tupiniers) (Cf. M. AUGROS, Atelier céramique médiéval de Sevrey, dans Trente ans d’archéologie en Saône-et-Loire, 1996, p. 403.)

(4) On notera que le détour par La Ferté écarte les voyageurs du chemin direct de Chalon à Tournus par Sennecey où la route médiévale, selon L. Armand-Calliat, passait près de la Maison-Dieu de cette ville ; ceci est peut-être justifié par les inondations dues à la crue de la Grosne dont il est question et qui interdisait le passage au pont de Grosne entre Saint-Ambreuil et Saint-Cyr, réparé au 14e siècle et à proximité duquel se trouvait aussi une Maison-Dieu. Quoi qu’il en soit, le vieux chemin de Sevrey à La Ferté qui traverse la forêt existe toujours : il passe à Deux-Chênes et sert de limites communales. Il constitue aussi sans doute l’amorce d’un chemin médiéval important qui se prolongeait jusqu’à Cluny.

(5) On relèvera que le terme boullevert devenu boulevard a encore ici le sens de rempart, ou bastion, qu’il conservera jusqu’au 17e siècle. La vision du pont de Mâcon que donne Denis Possot doit être proche de celle rendue par la gravure de Rancurel, qui date de la même époque (1575). Voir Images de S&L n° 78, 1989, p. 13.

 

 

SOURCES

 

Collaboration documentaire F. GEOFFRAY.

 

 Pour toutes les questions routières, on peut se reporter à

DE SAINT-JACOB Pierre, Les paysans français de la Bourgogne du Nord au dernier siècle de l’Ancien Régime. Editions universitaires de Dijon, 1960.

DE SAINT-JACOB Pierre, Le réseau routier bourguignon au 18e siècle. Annales de Bourgogne, 1956, tome 28, p.257 et s.

Plus globalement, sur la question des itinéraires Paris-Lyon :

REVERDY G. Les chemins de Paris à Lyon. Revue générale des routes et des aérodromes, 1978.

 

ESTIENNE Charles, La guide des chemins de France de 1553. Introduction, commentaires et notes de Jean Bonnarot, Paris, Champion, 1935.

 

POSSOT Denis, Le voyage en Terre Sainte, publié et annoté par C. Schefer. Constitue le tome 11 de la série Recueil de voyages et de documents pour servir à l’histoire de la Géographie, Paris, Leroux, 1890.

(Ces deux ouvrages sont consultables dans le fonds ancien de la Bibliothèque municipale de Lyon.)

 

DENIS L. Le conducteur français, n° 41-42, 1780 (consultable aux Archives départementales de S&L, cote BH 95-96).

 

 

                                         

 

 

 

 

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