JB. LEGER BATISSEUR D'ECOLES EN AUTUNOIS  

JEAN-BAPTISTE LEGER, UN GRAND BATISSEUR D’ECOLES EN AUTUNOIS.

 

Le contexte politique et social : vers une croissance de l’instruction publique.

La fierté de certains de nos compatriotes dût-elle en souffrir, les faits sont là : l’Autunois et le Charolais occidental furent, au 19e siècle, des bastions de l’analphabétisme au point que le préfet, en 1828, montrait du doigt cette partie « obscure » du département en l’opposant à la zone « éclairée » constituée par le sillon central – Chalonnais et Mâconnais – et certaines zones bressannes.

L’historien Pierre Lévêque, dans une thèse très documentée (1), a minutieusement comparé les pourcentages de conscrits lettrés : entre 1827 et 1829, le massif autunois apparaît comme la région la plus défavorisée avec un taux record d’analphabétisme de 91% pour le canton de Mesvres. A la fin du Second Empire, l’instruction publique y est encore bien attardée, les conscrits lettrés restant partout minoritaires dans les cantons ruraux. Seule la ville d’Autun affiche un taux de 75% de conscrits alphabétisés. L’historien met aussi en évidence « la coïncidence frappante entre analphabétisme persistant et civilisation du bocage », et la justifie par diverses causes : dispersion de l’habitat, difficulté des communications, absence ou rareté de biens communaux, pauvreté de la population rurale qui utilise la main-d’œuvre enfantine,… autant de raisons qui conduisent à une indifférence, voire une hostilité en faveur d’une instruction populaire, par ailleurs peu encouragée par les notables et propriétaires locaux.

Une statistique parue dans le bulletin de l’Instruction primaire en 1869 nous montre que l’Autunois est en train de remonter la pente puisque l’arrondissement ne compte plus que 26,71% de conscrits illettrés (moyenne départementale : 21,17%, assez proche de la moyenne nationale). Notons que ces chiffres ne prennent pas en compte l’instruction féminine qui, si l’on s’en réfère au pourcentage de conjointes ayant pu signer leur acte de mariage, révèle des taux d’alphabétisme inférieurs d’environ 10% à ceux des hommes. Quoi qu’il en soit, si l’Autunois reste dans la zone « obscure », les progrès sont là et il faut rattacher cette évolution à un courant général nettement plus favorable à l’instruction publique vers la fin du Second Empire, inquiet de l’influence croissante des congrégations religieuses (conséquence indirecte de la guerre d’Italie qui altéra les rapports entre l’Etat français et l’Eglise). La politique du ministre Victor Duruy, notamment, qui incite les communes de 500 habitants et plus d’ouvrir une école publique de filles, accompagne un courant favorable qui connaîtra la création de la Ligue de l’Enseignement et le développement des bibliothèques communales.

 

Un maître d’œuvre acharné

C’est dans ce contexte que l’Autunois verra s’élever un nombre croissant de bâtiments scolaires et que, plus particulièrement, va s’exercer l’art d’un architecte dont les réalisations originales figurent, plus d’un siècle après, dans une trentaine de villages, à titre de mairie ou de mairie-école.

En 1861, Léger est nommé architecte des arrondissements d’Autun et Charolles, puis, en 1877, conducteur des Ponts-et-Chaussées à Bourbon-Lancy. Entre temps, de 1860 à 1878 exactement, sur les 153 écoles communales recensées dans les 84 communes de l’arrondissement d’Autun, 35 d’entre elles sortiront des cartons de l’architecte qui détient ainsi le record des constructions scolaires édifiées dans la région. Cependant, plus que l’importance quantitative de l’œuvre, c’est la valeur qualitative qui a retenu notre attention sur cet architecture originale que le lecteur et l’observateur attentif saura vite détecter du premier « coup d’œil ».

Avant d’entrer dans le détail de la conception des bâtiments, nous insisterons sur quelques remarques d’ordre général :

- Observons tout d’abord que l’essentiel du bâti conçu par Léger consiste en mairies-écoles, et non en bâtiments spécifiquement scolaires. Ce point nous semble important dans la mesure où la réponse architecturale apportée aux communes souligne le zèle évident de certaines d’entre elles à se doter d’une belle mairie plutôt que d’une école neuve, ce qui n’est pas spécifique à l’Autunois. Cette remarque vaut particulièrement pour le plan en T où une façade ostentatoire pour la mairie, d’exécution soignée, dissimule une aile en retour d’équerre pour la classe, peu visible de la route et d’architecture très sobre. Ajoutons que sur 27 mairies-écoles, 22 sont des mairies-écoles de garçons ce qui ne doit pas nous surprendre dans la mesure où la scolarisation des garçons a précédé celle des filles et où l’instruction de ces dernières, encore largement confiée à l’enseignement congréganiste sous le Second Empire, était dispensé dans des locaux privés, loués ou prêtés par la commune. Par ailleurs, les communes ne dissimulaient pas leur besoin d’avoir avant toute chose  un instituteur capable de remplir en même temps la fonction de secrétaire de mairie. Ces points étant soulignés, Léger a tout de même conçu les plans de 7 écoles de filles pour l’arrondissement.

- Nous avons noté plus haut que l’œuvre accomplie par Léger s’étalait entre 1860 (école de filles d’Antully) et 1878 (mairie-école mixte de Sainte-Radegonde) ; mais la période la plus féconde se situe dans les années 1867 à 1869 qui totalisent 17 programmes de travaux conduits presque simultanément, soit environ la moitié des réalisations : c’est dire l’activité fébrile que dut déployer l’architecte qui devait non seulement dessiner les plans (toujours très soignés et relevés de lavis discrets), dresser les devis, mais encore apporter les modifications réclamées par le Conseil des Bâtiments Civils, assurer le suivi des chantiers et participer à la réception définitive des constructions. L’architecture civile, sauf méconnaissance de notre part, semble avoir constitué l’essentiel de l’œuvre de Léger, contrairement à ses confrères autunois Lagoutte, Roidot et Malord qui élevèrent une profusion d’églises paroissiales à côté d’un nombre non négligeable d’édifices civils. Plusieurs presbytères de l’arrondissement sont néanmoins conçus par Léger.

 

Querelles d’écoles

L’étude des archives nous révèle que la construction des mairies-écoles ne s’est pas toujours déroulée dans un climat de sérénité. A Mesvres, il fallut recourir à l’expropriation, aucun habitant ne consentant à céder un terrain pour élever la mairie-école ; à Auxy, le maire avoue en 1860 que la commune n’a jamais pu, depuis dix ans, s’entendre sur l’emplacement à choisir. A Brion, c’est une véritable « guerre civile » qui éclate entre les communautés du bourg et de l’important hameau de Guenand qui faillit, vers 1865, devenir le chef-lieu communal. Seule la souscription de 1 500 F par quelques propriétaires mettra fin à la polémique et décidera le Conseil municipal à opter pour un compromis qui explique la situation très particulière de la mairie-école, isolée entre le bourg et Guenand. Enfin, en 1866, à Saint-Prix, l’inspecteur primaire regrette que la commune ne se décide pas à faire bâtir une nouvelle église car l’ancienne aurait alors fort bien pu être appropriée… en maison d’école !

La générosité collective fut exceptionnelle en Autunois pour aider les communes à élever les écoles : ainsi, à Cuzy, le sous-préfet déplore que la souscription et la sollicitation des habitants en journées de main d’œuvre n’aient donné qu’un résultat décevant. En revanche, la construction de l’école des filles de Cheilly-les-Maranges a fait l’objet d’un don conditionnel (option pour un enseignement congréganiste).

Les litiges ne manquent pas avant, pendant et après les constructions. La naissance de l’école, à Collonge-la-Madeleine, pâtira de conflits politiques locaux qui conduiront les antagonistes (dont le maire) jusqu’au tribunal ; Léger sera même mis en cause par un conseiller lui reprochant de n’être pas « venu une seule fois sur les lieux pendant l’exécution des travaux ». En revanche, nous avons trouvé plusieurs cas de communes auprès desquelles les héritiers de l’architecte auront à réclamer des honoraires impayés. Enfin, à Uchon, l’entrepreneur réclamera une révision des prix prévus au devis pour difficulté d’acheminement des matériaux sur la montagne : on le comprend…

 

Implantation et typologie

On ne prête pas assez souvent attention à la position ostentatoire des mairies-écoles. Parmi les œuvres de Léger, nous signalerons en particulier la mise en scène de celle de Saint-Léger-sous-Beuvray, sur une grande place publique triangulaire, et l’école de filles d’Antully, à un carrefour souligné par une croix routière intégrée à l’enclos scolaire. Outre Brion déjà cité, les implantations excentrées de Cuzy et Sainte-Radegonde méritent d’être notées.

Nous ne retiendrons que fort peu de choses des travaux d’appropriation conçus par Léger : à Roussillon, la maison d’école aménagée en 1869 a été remplacée par une construction spécifique en 1900. A Dettey et à Etang-sur-Arroux (où l’école de garçons date n’est achevée qu’en 1928), la part architecturale de Léger ne saute pas aux yeux, alors que l’on peut trouver dans l’ancienne école de filles de Saint-Prix, certains détails qui la trahissent (linteaux mitrés) ; par ailleurs, le plan en H, retenu ici, avec un corps central plus bas que les parties latérales se retrouvera à Saint-Pantaléon (école de filles, actuelle mairie).

La majorité des édifices conçus par Léger présentent une structure simple : corps à plan massé avec un étage (12 cas), ou plan en T dans lequel une aile d’un niveau se raccorde en retour d’équerre sur un bâtiment du type précédent (13 cas). Ces dispositions, que l’on retrouve dans les plans-modèles proposés par l’administration, répondent sans doute d’abord à la modestie des ressources que les communes entendaient engager. Néanmoins, derrière cette apparente simplicité apparaît déjà la volonté de distinction parmi l’habitat rural. Deux éléments y concourent notamment : la présence d’un étage dans le corps principal et le toit à croupes qui rattachent cette conception au modèle de la maison dite bourgeoise ou de maître.

La structure ternaire (ailes basses encadrant un corps central à étage) est plus rare (4 ca) : elle est encore peu de mode, alors qu’elle fleurira abondamment sous la Troisième République, et exige des moyens financiers plus importants ; contrairement à ce que l’on pourrait croire, elle ne répond pas obligatoirement à une nécessité fonctionnelle (filles d’un côté, garçons de l’autre) car ce critère ne se rencontre qu’à Barnay, ainsi à Mesvres qui le méritait  bien comme chef-lieu de canton.

 

Mesvres, mairie-école de garçons, 1868.

 

Un style éclectique original

Arrivons à ce qui distingue une école signée Léger d’une autre, c’est-à-dire le vocabulaire architectural de structure ou de décor qui, même sobre, est marqué par un raffinement d’exécution, atteignant rarement à la grandiloquence. L’architecte autunois suivait en cela les théories de son temps, magistralement énoncées une décennie plus tard par Félix Narjoux, d’origine chalonnaise,  architecte de la ville de Paris et partisan des théories de Viollet-le-Duc : « La simplicité et la modestie n’excluent ni l’élégance, ni la grâce, et […] nous en sommes venus à adopter l’ordre d’idées suivi par les Allemands, les Suisses, les Anglais et les Belges, qui ne croient pas devoir uniquement réserver pour les palais, les théâtres et les églises, la richesse des formes architecturales, le luxe des décorations extérieures ».

L’appareil des maçonneries, en pierre du pays, irrégulier, est conçu pour être enduit, même si l’on a cru bon, ici ou là, de le faire ressortir par un jointoiement plus ou moins discret. Il en va tout autrement des chaînes d’angles, des jambes ou pilastres de façade, et des encadrements d’ouvertures, auxquels est réservée la pierre de taille. L’appareil mixte, avec emploi de brique, est rare pour ces éléments de structure (Cuzy, Saint-Berain-sous-Sanvignes, Sainte-Radegonde). Chaînes d’angles et jambes peuvent être nus, à bossages, voire surchargés de pilastres (Saint-Emiland, Mesvres, Saint-Léger-sous-Beuvray). Les ouvertures font toujours l’objet de soins attentifs : les plus remarquables, inspirées du style Renaissance, se trouvent à Auxy. Ailleurs, les linteaux sont généralement cintrés, mitrés et dans certains cas, surmontés de corniches plus ou moins raffinées (Couches, Mesvres, Saint-Léger-sous-Beuvray, Igornay, La Celle-en-Morvan, Reclesne, Paris-l’Hôpital…). L’une des grandes singularités - qui ne vaut pas règle immuable - tient dans la disposition du bandeau de façade séparant les deux étages : il prend ici un tracé brisé reliant les appuis de fenêtres (Cheilly-les-Maranges, Barnay, La Celle-en-Morvan, Couches, Igornay, Reclesne). Dans le couronnement, Léger a misé le plus souvent sur un compromis entre le fronton triangulaire et la lucarne de comble - toujours élégante – mêlant adroitement l’un et l’autre pour accentuer la solennité de l’édifice public : on peut citer, parmi les plus réussis, ceux de Mesvres, Saint-Emiland, Couches, Dezize-les-Maranges, Saint-Jean-de-Trézy… D’autres formes de couronnement sont plus rares : à Saint-Léger-sous-Beuvray, la lucarne, remplacée par une horloge, est surmontée d’un lanternon ; à Sully, c’est un clocher-arcade ; à Saint-Emiland, c’était un clocheton métallique. Les emblèmes religieux (croix, niche) sont demeurés en place à Sully, Couches, Cheilly-les-Maranges. Les corniches empruntent souvent un décor dentelé (Mesvres, Saint-Léger-sous-Beuvray, Couches, Saint-Emiland…) ; les modillons sont rares (Cuzy). Enfin, il faut mettre en lumière les éléments décoratifs particulier à l’architecte qui affectionne les motifs en forme plus ou moins galbés, lancéolés, en amandes, en volutes : lucarnes, fleurons, linteaux et appuis de baies, chaînes d’angles et jambes de façades sont les supports privilégiés de ces fantaisies. Il résulte d’ emprunts variés aux styles classique, gothique, voire renaissance, au final une architecture éclectique, caractérisée par un sens de la mesure qui sait trouver sa place entre un bâti rural humble et les prétentions architecturales de grands propriétaires fonciers qui parsèment la campagne autunoise de demeures pompeuses en cette seconde moitié du 19e siècle.

 

Tous les bâtiments conçus par Léger ne sont pas restés en leur état initial. Parmi les transformations les plus spectaculaires, il faut signaler l’exhaussement des écoles de Marmagne (filles) et de Saint-Berain-sous-Sanvignes. Des ailes ont été rajoutées ou allongées (Anost, La Celle-en-Morvan, Saint-Nizier-sur-Arroux, Igornay, Cuzy, Sainte-Radegonde, Brion, Auxy, Antully). Laizy présente un cas assez exceptionnel où, à partir de deux constructions séparées, et à la suite de deux raccordements successifs (1907 et 1924), on a réalisé un corps unique homogène, à cette réserve près que le soin apporté à l’exécution des bâtiments scolaires élevés par Léger s’est « affadi » par rapport à l’ensemble ; pour l’anecdote, c’est la seule mairie-école de l’arrondissement portant la devise républicaine gravée dans la pierre). Enfin, peut-on considérer comme une œuvre de Léger l’hôtel de ville d’Epinac, dont il dressa le plan initial en 1867, mais dont l’exécution ne sera achevée que huit ans plus tard (pose du balcon en 1875) après modification du projet initial par deux autres architectes ?

 

En conclusion, Léger a sans doute su, parmi beaucoup d’autres et sans doute mieux que la plupart, appliquer les préceptes de Félix Narjoux, déjà cité: « Aussi faut-il d’une façon nette, assurée, distinguer la maison d’école de l’habitation de l’enfant, la séparer des constructions qu’il est habitué à voir… l’école doit être pour l’enfant un lieu à part, un monument dont le caractère tranché le frappe et l’étonne… »(2)

 

SOURCES :

ARCHIVES DEPARTEMENTALES DE SAÔNE-ET-LOIRE. Série O : dossiers communaux : écoles ; série 3T : bâtiments scolaires.

 

Notes

(1)   LEVEQUE Pierre. Problèmes de l’alphabétisation en Bourgogne sous la monarchie censitaire, dans FURET-OUZOUF. Lire et écrire, Editions de Minuit, 1977, tome II, chap. 4, p. 153.

(2)   NARJOUX Félix, Construction des écoles primaires et salles d’asiles, Paris, Morel, 1879.

 

                                          

 

 

 

 

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