L'ECOLE DE FRAGNY  

LA CONSTRUCTION DE L’ECOLE DE FRAGNY

 

 

Fragny est un hameau de la commune d’Autun, situé au sud-est de la ville, à 570 m d’altitude sur le plateau d’Antully, à l’orée méridionale de la forêt de Planoise. Le village, desservi par l’ancienne route de Montcenis à Autun (D 287).se trouve distant du centre de la ville d’environ 7 km.

 

 

LE CONTEXTE POLITIQUE ET ADMINISTRATIF

 

A la suite des évènements de 1848, l’école va devenir, pour une trentaine d’années au moins, un enjeu capital dans la vie politique française. Louis-Napoléon Bonaparte, après son élection à la présidence de la République, nomme au ministère de l’Instruction publique le comte de Falloux pour élaborer et mettre en œuvre une loi portant son nom, bien que votée sous le ministère de  Parieu (15 mars 1850), ministre de l’Instruction et des Cultes. Passée à la postérité comme une loi réactionnaire renforçant le pouvoir des notables et du clergé sur l’école primaire et l’instituteur, elle marque pourtant un progrès administratif et technique, notamment dans la scolarisation des filles ; certaines de ses dispositions resteront d’ailleurs en application sous la Troisième République.

 

Toutefois, en matière de construction scolaire, on en restait à la formule héritée de la Convention et reprise dans la loi Guizot (1833) : « Toute commune doit fournir à l’instituteur un local convenable tant pour son habitation que pour la tenue de la classe. » Aucune règlementation technique n’interviendra avant les instructions du 30 juillet 1858, consécutives à l’arrêté ministériel du 14 juillet par lequel le ministre Rouland exige que le subventionnement des projets soit systématiquement soumis à l’approbation des plans de construction. En outre, le système de subvention par l’Etat et l’autorisation d’imposition extraordinaire accordée aux communes depuis la loi Guizot pour tout projet de construction ou d’acquisition, verront leurs dispositions renforcées par la loi Duruy (10 avril 1867). Cependant, c’est la loi créant la Caisse pour la Construction des Ecoles (1er juin 1878) qui mettra à la disposition des communes des moyens financiers sans précédent pour les constructions scolaires (subventions en capital et prêts à taux avantageux), préalable indispensable à l’obligation scolaire (1882). Techniquement, le Règlement pour la construction et l’ameublement des écoles (1880) impose des normes de plus en plus précises et directives.

 

La décision d’acquérir ou de bâtir une école revient par principe aux conseils municipaux, éventuellement incités, voire mis en demeure par l’administration quand le local est absent ou jugé insuffisant. Les donations (terrains, maisons) n’étaient pas rares, mais presque toujours conditionnées à l’établissement d’une école congréganiste ; ces donations étaient soumises à autorisation préfectorale. En revanche, l’initiative privée de construire une école au moyen de souscriptions en argent ou en journées de travail reste exceptionnelle, et d’une certaine façon contraire à l’esprit de la loi si le projet n’est pas soumis à l’approbation des autorités académiques, du Conseil des Bâtiments civils et de la préfecture. A cet égard, l’exemple de l’école de Fragny est très original.

 

 

 

LA GENESE DU PROJET

 

Le promoteur semble être l’abbé Vitteault, curé de la paroisse de Couhard (hameau d’Autun) et à ce titre desservant de Fragny, ainsi que nous l’apprend une cascade de correspondances du ministère de l’Instruction publique à la sous-préfecture ou à la préfecture.

 

* Lettre du ministre de l’Instruction publique et des Cultes au préfet de Saône-et-Loire, 29 juillet 1956 :

 

«  […] S.M. l’Impératrice m’a fait transmettre, comme objet rentrant dans les attributs de mon ministère, une demande formée par le desservant de la commune de Couhard (sic), à l’effet d’obtenir un secours destiné au paiement des frais d’établissement d’une école primaire qui serait dirigée par des Religieuses. Je vous communique cette demande en vous priant de la transmettre à une instruction régulière. »

 

On pressent que le curé n’avait peut-être pas directement sollicité l’intervention de l’impératrice ; une lettre du préfet nous le confirme en révélant les soutiens dont il avait pu bénéficier.

 

* Lettre du préfet de Saône-et-Loire au sous-préfet d’Autun, 27 janvier 1857 :

 

«  Une lettre de l’Evêque m’a édifié sur l’objet de la demande : M. le curé de Couhard souhaite établir une chapelle et une maison d’école. […] Des secours de deux natures qu’il demande au gouvernement avec le concours de Mme la Comtesse de Mac-Mahon lui sont indispensables. Il sollicite la concession d’un terrain dépendant du bois de l’Etat […] et il espère obtenir une subvention pécunière. »

 

Il apparaît que le curé Vitteault était bien ignorant des procédures légales qui devaient accompagner tout projet de construction scolaire. Celles-ci vont désormais traîner durant trois longues années, paraissant interminables au desservant qui n’en restera pas moins actif, tant son impatience est grande de voir aboutir son dessein, au risque de commettre des irrégularités administratives qui en retarderont d’autant l’aboutissement.

 

Le Conseil municipal d’Autun, saisi de l’affaire, hésita d’abord à reconnaître l’utilité d’un tel projet ; toutefois le 26 septembre 1857, il délibère en sa faveur, et vote une somme de 300 F pour le traitement à venir des institutrices congréganistes. La question du terrain ne fut résolue que l’année suivante, grâce à une donation de M. Jérôme Jules Flavien Laureau, à la Ville d’Autun, d’une parcelle de terrain d’une contenance de 11 ares au lieu-dit "les Champs de Fragny" (Acte reçu chez Me Menot, le 18 juin 1858) ; l’une des clauses stipulait que la Ville y ferait construire « un corps de bâtiments destiné exclusivement à une maison d’école pour les petites filles du hameau de Fragny et des localités voisines », restriction qui provoquera un litige ultérieurement, comme on le verra. Dès le 22 mars 1858, le curé de Couhard s’empressait d’écrire au préfet pour le remercier de l’intérêt porté au projet et lui demandait de bien vouloir en hâter l’aboutissement ; sa lettre nous montre l’ardeur qu’il entend lui-même y apporter, et le bénéfice qu’il espère pour ses paroissiens :

 

« Je ne crois pas qu’il y ait dans le diocèse de paroisse plus réellement pauvre et jusque là plus abandonnée. Perdus à travers d’immenses forêts, à 6 et même 9 kilomètres d’Autun, ces braves gens vivaient dans un état presque voisin de la sauvagerie. L’érection de Couhard en succursale a exercé déjà parmi eux une influence heureuse et visible ; l’établissement, au sein même de ces bois, d’une petite chapelle et d’une école tenue par deux religieuses ne peut manquer d’accroître dans de notables proportions cette influence civilisatrice. Cette école, pour laquelle nous travaillons depuis deux ans et qui fait l’objet de nos plus chères préoccupations, sera dans son entier une création de charité ; nous n’avons aucune ressource propre, si ce n’est les quelques journées de voitures promises par les habitants. Pour une entreprise aussi considérable, c’est bien peu sans doute que les souscriptions que j’ai recueillies avec tant d’efforts. Ces efforts toutefois, vous saurez les apprécier, M. le Préfet. Notre devis s’élève à 6 000 F ; les souscriptions, soit en argent, soit en nature, forment à peu près les deux tiers de cette somme. La part que nous demandons au gouvernement est donc relativement fort considérable… Enfin, nous sommes si pauvres ! Oh, si nous obtenions 2 000 F, notre projet d’école serait assuré, nous serions sauvés. »

 

LES DIFFICULTES DE LA MISE EN ŒUVRE

 

Le dossier, hélas, était loin d’être complet ; le préfet dut réitérer plusieurs fois sa demande à la commune d’Autun pour que des plans précis lui soient soumis ; le 16 juin 1858, les pièces composant le projet dressé par M. Develay sont retournées au maire pour apporter les modifications réclamées par le Conseil des Bâtiments civils ; l’ensemble est renvoyé au curé de Couhard qui, sans doute irrité par ces tracasseries administratives, prend l’initiative de faire dresser un autre projet par l’architecte autunois Berdin, et commence à le faire exécuter au moyen des sommes et des matériaux fournis par les habitants ; en 1859, le gros-œuvre du bâtiment est achevé, mais l’abbé Vitteault, à court de ressources, se tourne à nouveau vers la municipalité d’Autun pour obtenir une subvention de 3 000 F.

Le sous-préfet, visiblement indisposé par la tournure des évènements, rapporte au préfet, dans un courrier daté du 6 octobre 1859, que « des instructions ont été transmises à M. le Maire pour la régularisation de cette affaire […] le curé de Couhard ayant agi sans autorisation, et la somme réclamée au Conseil municipal ayant paru exorbitante à cette assemblée. » Le 1er février 1860, l’abbé Vitteault reprend la plume pour exposer l’état des choses au maire, nous révélant ainsi que la situation financière du projet est loin d’être clarifiée :

 

«  La maçonnerie, la charpenterie et la couverture sont terminées et payées. Dans sa session de mai dernier, le Conseil municipal nous a alloué 1 200 F. En y ajoutant les 200 F provenant de la préfecture [subvention du Conseil général], c’est un total de 1 400 F. reste donc à obtenir 2 000 F. tant que cette somme ne nous sera point assurée, il est clair que M. le Préfet n’approuvera pas la continuation des travaux ni l’emploi de la somme partielle de 1 400 F inscrite au budget de l’année dernière. […] Ce n’est pas sans une profonde appréhension, M. le Maire, que je me vois obligé de porter devant le Conseil municipal ce gros chiffre de 2 000 F […] Cependant, M. le Maire, n’y aurait-il pas moyen de réaliser cette somme, si considérable qu’elle soit, en la divisant en deux annuités, 1 000 F pour 1860 et 1 000 F pour 1861 […] Si le Conseil municipal ne peut pas nous assurer les 2 000 F, pourvu qu’il veuille bien nous en promettre 1 500 F, je m’en contenterai. Car dans ce cas, je m’engagerai personnellement bien volontiers pour une somme de 500 F. Il faut en finir, M. le Maire, et le sacrifice ne me coûterait pas. […] Je me reprocherais, M. le Maire, comme une ingratitude impardonnable, de terminer cet exposé sans vous dire et vous prier de faire savoir au Conseil municipal que M. Berdin a généreusement fait abandon complet de ses honoraires. C’est une œuvre de civilisation et d’humanité, m’a-t-il dit, il faut bien que chacun y apporte sa pierre. »

 

Mais voici qu’au moment où la municipalité s’apprête à délibérer, surgit une nouvelle difficulté au sujet de la donation Laureau : alors que le Conseil départemental de l’Instruction publique, a donné son accord pour la construction d’une école mixte dans sa délibération du 14 août 1858, le Conseil municipal ne saurait admettre la restriction contenue dans la donation en faveur d’une seule école de filles ; l’acte notarié ayant été réalisé par procuration accordée au frère du donateur, ce dernier reconnaît que c’est par erreur qu’y fut porté la clause restrictive ; par lettre du 22 mars 1860, il rassure le curé de Couhard en lui assurant son intention de ne pas vouloir « exclure les petits garçons de l’école de Fragny »

 

Enfin, le 14 février 1860, M. Rey, maire d’Autun, plaide la cause de l’achèvement du projet devant son Conseil municipal. Rappelant les subventions déjà accordées par la Ville (300 F le 10 février 1858, 1 400 F le 22 juin 1859), il fait observer que le secours de 1 900 F sollicité de l’Etat en 1858 n’a pas été accordé, et que les crédits votés par le Conseil qui n’ont pas été utilisés se trouvent annulés. « Vous aurez donc aujourd’hui à prendre en considération vos votes antérieurs, les travaux faits par les habitants et dûs à l’initiative de M. le curé de Couhard, la protection qu’attend de vous cette partie de la population de la commune, si déshéritée de tous les avantages dont profitent ceux qui sont plus rapprochés de la ville, je dirai plus, la nécessité de mettre à la portée des enfants des hameaux de Fragny, Montromble, et la Bondelue, les premiers éléments de l’instruction morale et religieuse. […] Mais, Messieurs, quel meilleur usage pouvons-nous faire des ressources de la ville que de fonder et entretenir des écoles pour les populations pauvres, où les enfants viendront puiser les notions morales et religieuses qui, se développant avec le temps, pourront les guider et les préserver dans le cours de leur vie. C’est, selon moi, la véritable mission de l’Administration, et j’espère que vous partagerez ma manière de voir. »

 

Un bilan financier exact est dressé par un expert, M. Terrier. Le montant des travaux exécutés s’élève à 4 359, 33 F ; le devis de ceux restant à achever est évalué à 3 410, 79 F ; les effectifs sont estimés à 45 garçons et 28 filles d’âge scolaire (pour une population de 560 habitants) ; la superficie des classes est jugée insuffisante (68 m2), mais « elle paraît devoir suffire, et si le nombre venait à s’accroître, on pourrait consacrer à l’agrandissement la partie réservée sous le nom de chapelle. »  En effet, selon les instructions officielles, la classe doit présenter une superficie de 1 m2  par élève et une hauteur de 4 m, Le rapport de l’inspecteur primaire, daté du 16 avril 1860, constate lui aussi que « la hauteur du plancher [plafond] des classes n’est pas celle voulue par les règlements, mais que l’élévation de ce village, situé au sommet des plus hautes montagnes de l’Autunois, compense cet état de choses. »

 

A la veille de la rentrée d’octobre 1860, tout semble enfin prêt pour accueillir les élèves et les institutrices de la Congrégation de l’Enfant-Jésus de Chauffailles. Le curé adresse alors une ultime lettre au préfet : « Depuis plus de cinq ans, je travaille à l’établissement d’une maison d’école à Fragny. […] Cette maison d’école est enfin achevée et sera prête, d’ici à quelques jours, à recevoir deux religieuses de l’Institution de Chauffailles. La ville d’Autun qui a contribué pour 3 000 F à la construction de cette école, se dit hors d’état de faire davantage et laisse à ma charge, indépendamment des 500 F pour lesquels je me suis spontanément engagé, toutes les dépenses résultant soit des travaux imprévus, soit du mobilier de ces Dames. […] J’accueillerais certes avec la plus vive reconnaissance un secours quelque minime qu’il soit. Que si rien ne peut m’être donné, ce sera à la grâce de Dieu, j’ébrécherai de quelques centaines de francs de plus mon mince patrimoine ; l’œuvre ne s’en finira pas moins, car il faut en finir. Je vous prie de croire toutefois, Monsieur le Préfet, que cette lettre n’est point une récrimination, à Dieu n’en plaise ! Je suis plus que personne en mesure d’apprécier l’extrême bon vouloir de M. le Maire, son inépuisable bienveillance et ses efforts habiles pour obtenir du Conseil municipal d’Autun la somme relativement considérable de 3 000 F. Agréez les sentiments du profond respect avec lesquels j’ai l’honneur d’être, monsieur le Préfet, votre très humble et obéissant serviteur. »

 

LA TYPOLOGIE ARCHITECTURALE

 

L’école de Fragny sera laïcisée en 1882 et les bâtiments agrandis en 1896, d’après les plans de M. Truchot, architecte-voyer de la Ville d’Autun. Les travaux, adjugés le 19 juillet 1895, seront exécutés par l’entreprise Laprée, de Broye, pour un montant de 3 820, 48 F. Le projet prévoyait l’agrandissement de la classe de garçons à laquelle avait déjà été adjointe l’ancienne chapelle : il s’agissait de réunir la classe des filles et une classe des garçons en une seule salle pour ces derniers, puis d’agrandir l’ancienne chapelle en allongeant l’aile par démolition du mur-pignon pour établir la nouvelle classe des filles ; pour que l’ordonnance symétrique de la façade ne souffrît pas de ces modifications, et comme le logement se trouvait par ailleurs insuffisant, il fut décidé de prolonger aussi l’aile opposée.

 

Du point de vue architectural, on passait d’un plan en L à un plan en T ; mais l’élévation de la façade demeurait associée à une structure ternaire où le corps central, couronné d’un fronton-pignon et d’un clocher-arcade, est encadré par deux ailes ; l’ensemble est couvert de toits à deux-versants. Le vocabulaire architectural reste sobre ; la niche initialement prévue pour une statue de la Sainte-Vierge, sert de support à une plaque commémorative des Morts de la Grande Guerre.

 

*

* *

La construction de l’école de Fragny semble résulter, principalement, de l’acharnement d’une volonté, celle de l’abbé Vitteault, appuyée par une communauté villageoise et un maire qui, apparemment, avaient de l’estime pour lui et son projet. Que l’initiative d’un projet scolaire fût le fait d’un ecclésiastique, pour rare qu’il soit, ne doit pas surprendre : à cette époque, les populations rurales demeurent encore attachées au caractère congréganiste de l’enseignement dans les écoles publiques – où l’instruction religieuse fait encore partie des programmes officiels – surtout pour les filles.

Ce qui paraît en revanche un peu surprenant, c’est la faiblesse de l’aide financière de l’Etat dans ce dossier, notamment au regard de son intervention tatillonne, intervention sollicitée il est vrai un peu trop tardivement selon les procédures légales. Ce que révèle l’exemple de l’école de Fragny, c’est que l’instruction publique, fondée effectivement par la loi Guizot (1833), renforcée par la loi Falloux (1850) et surtout la loi Duruy (1867), ne s’est pas encore donnée les véritables moyens que lui assureront les lois de 1878, pour la construction scolaire, et les lois républicaines fondamentales de 1881-1882, enfin surtout la loi de 1887 qui fait réellement et définitivement de l’école primaire une institution d’Etat. Or, cela n’a été possible, non par la seule volonté politique, mais par l’évolution des mentalités qui rend la nécessité d’une instruction évidente pour une majorité de Français ; en cela, l’abbé Vitteault et la communauté de Fragny prennent une valeur exemplaire.

 

 

 

DOCUMENTATION

 

ARCHIVES DEPARTEMENTALES DE SAÔNE-ET-LOIRE. Série O : Autun : école de Fragny : O 77 ; série T : bâtiments scolaires : 3T 247.

 

DEMNARD D. FOURMENT D. Dictionnaire d’histoire de l’enseignement. Jean-Pierre Delarge, 1981.

 

DESSERTENNE A. ROTASPERTI F. La maison d’école : histoire d’une architecture. Groupe 71-Images de S&L, 1990.

 

LAINE M. Les constructions scolaires. P.U.F. 1996.

 

 

 

                                

 

 

                               

© 2017