L'OUVRIER AU CREUSOT: THEME ET VARIATIONS  

PRESENCE DE L’OUVRIER AU CREUSOT : THEME ET VARIATIONS.

 

 

L’usine était puissante, très puissante, un géant dont la respiration se faisait entendre dans toute la ville. Des milliers d’ouvriers s’activaient dans les poumons du géant, transformant l’acier en canons et en locomotives.

Christian Bobin

 

Le romantisme et le réalisme se sont successivement intéressés à la représentation de la Révolution industrielle par la production d’œuvres picturales et littéraires : paysages, ateliers, types sociaux. Il s’en dégage plus ou moins nettement des portraits d’ouvriers, tantôt dominés par le machinisme infernal des usines, tantôt magiciens de la matière soumise à leur ingéniosité, leur force, leur habilité. Parfois l’ouvrier apparaît dans sa véritable réalité humaine, avec le paradoxe de son destin : peine endurée à la tâche d’une part, mais noblesse des gestes et fierté du savoir-faire d’autre part. Des cinq-cents ouvriers qui vécurent l’aventure de la Fonderie royale de 1785, aux 16 000 ouvriers de MM. Schneider et Cie pendant « l’Entre-deux-guerres », bien peu ont laissé un visage pour l’histoire ; aussi, ceux que le couteau du peintre, la plume de l’écrivain ou le ciseau du sculpteur nous ont légués n’en ont que plus de prix.

 

PORTRAITS CROISES DE PEINTRES, ECRIVAINS ET SCULPTEURS

                               

Dans les tableaux intitulés "Coulée de fonte à Indret" (1864) et "Forgeage au marteau-pilon" (dans les ateliers d’Indret) (1865), de François Bonhommé (1802-1882), dit le forgeron, que présente l’Ecomusée du Creusot, ceux que le peintre lui-même nommait « les soldats de l’industrie » paraissent engloutis par le machinisme et l’architecture industriels, absorbés par l’obscurité et l’ambiance presque alchimique du décor. « Pas de mélodrame cependant dans la représentation », selon le peintre contemporain Raymond Rochette, mais une attitude digne, et les ouvriers semblent attirer l’attention davantage sur leur travail que sur eux-mêmes, plus sur la beauté de l’acte qu’ils accomplissent que sur leur propre effort.

 

Rien de semblable dans la toile de Jean Rixens (1846-1924) intitulée "Laminage de l’acier" (aux établissements Wendel d’Hayange) (1887), également présentée à l’Ecomusée, dans laquelle l’effort humain est magnifié par rapport aux éléments environnants : force musculaire, solidarité dans la tâche, concentration, tout concourt à l’idée que l’énergie humaine demeure incontournable et irremplaçable face au machinisme.

 

Le même réalisme industriel apparaît dans le texte de Guy de Maupassant, "Au soleil" (1884), cité jusqu’à l’usure et qu’on accuse d’avoir définitivement « noirci » Le Creusot, au sens propre comme au sens figuré, mais dont on occulte généralement le plus beau passage, celui dans lequel perce la fascination de l’écrivain, sans commune mesure avec le dégoût que lui inspire le paysage de fumées industrielles, sur lequel on insiste avec trop de complaisance, et qu’illustrera mieux qu’avec des mots deux tableaux de Louis Charlot, l’un présenté à l’Ecomusée du Creusot, l’autre accroché à la mairie de son village natal, Cussy-en-Morvan. L’auteur n’hésite pas à parler de féérie devant le spectacle des fours Bessemer, « cornues colossales » accompagnées de leurs souffleries désignées comme « poumons monstrueux », ces poumons que l’écrivain Christian Bobin évoquera à son tour par une métaphore citée ici en exergue.

 

Revenons à Maupassant : « Un homme fort, beau, jeune, grave, coiffé d’un grand feutre noir, regarde attentivement l’effroyable souffle. Il est assis devant une roue pareille au gouvernail d’un navire et parfois il le fait tourner à la façon des pilotes. Aussitôt, la colère de la cornue augmente, elle crache un ouragan de flammes, c’est que le chef fondeur vient d’augmenter encore le monstrueux courant d’air qui la traverse. »

« Et toujours pareil à un capitaine, l’homme, à tout moment, porte à ses yeux une jumelle pour considérer la couleur du feu. Il fait un geste ; un wagonnet s’avance et verse d’autres métaux dans le brasier rugissant. Le fondeur encore consulte les nuances des flammes furieuses, cherchant des indications, et soudain, tournant une autre roue toute petite, il fait basculer la formidable cuve. »

 

Face à la matière et aux machines, l’homme apparaît comme une sorte de Vulcain impassible, aux gestes précis et calculés ; pour le profane, au regard d’abord subjugué par l’aspect fantastique de la scène, tel apparaît non plus le « soldat » mais le « seigneur » de l’industrie, parvenu au sommet de son art ; portrait sans doute idéalisé, où les dangers et les fatigues du métier semblent absents ; certes, le travail aux aciéries est moins pénible sans doute que celui du puddleur, « un de ceux qui usent le plus vite l’homme », note G. Bonnefont dans ses Souvenirs d’un vieil ingénieur du Creusot (1905), et dont nous parlons plus loin.

 

Ce n’est pas non plus l’ouvrier accablé par son labeur, mais plutôt l’homme ennobli par sa mission qui figure au piédestal des deux statues élevées au Creusot à la gloire des Schneider. Le jeune apprenti forgeron représenté au pied de la statue d’Eugène 1er, cambré dans une belle attitude, fut sans doute en 1878 l’une des premières représentations en relief de l’enfance au travail, œuvre du sculpteur Henri-Michel-Antoine Chapu (1833-1891). Face à l’Hôtel-Dieu, sous la statue d’Henri Schneider, œuvre du Prix de Rome Emile Peynot (1850-1932), datant de 1923, figure un ouvrier au regard fier, figé dans une pose héroïque et qui, dit-on, serait un « cingleur » (shingler). Dans le célèbre roman de Jules Verne, Les 500 000 millions de la Begum, qui peut tout aussi bien être la parodie du Essen de Krupp que celle du Creusot de Schneider, on trouve une minutieuse description du cingleur : armé de pied en cape de bottes et de brassards de tôle, protégé par un épais tablier de cuir, masqué de toile métallique, ce cuirassier de l’industrie prenait au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la soumettait au marteau ; tel apparaît en effet sur la statue d’Henri Schneider cet ouvrier spécialisé qui, lors de la transformation de la fonte en acier, prenait le relais du puddleur à propos duquel Jules Verne écrit : « De rudes gens pourtant, ces puddleurs ! Pétrir à bout de bras, dans une température torride, une pâte métallique de deux cents kilogrammes, rester plusieurs heures l’œil fixé sur ce fer incandescent qui aveugle, c’est un régime terrible et qui use son homme en dix ans. » Même écho en somme que chez « le vieil ingénieur » de Bonnefont !

 

On n’oubliera pas enfin les bronzes d’Albert Bartholomé (1848-1928) exposés dans la cour de l’Académie François Bourdon au Creusot : un bas-relief représentant des travailleurs à l’usine, et deux statues d’ouvrier et d’employé pour un projet de monument aux Morts de la Grande Guerre.

 

Ouvrier de la statue d'Henri Schneider, 1923.

 

 

LE TEMPS DES LUTTES

 

Le Creusot connut ses premiers soubresauts sociaux en 1848, 1850 et 1870. Ces derniers furent pour Jules Vallès l’opportunité d’une page admirable dans "La Rue", journal dont il est le fondateur, et intitulée "Il neige au Creusot", belle allégorie tragique et colorée sur fond blanc.

« La terre est blanche. La neige débarbouille, de ses flocons qui volent, la face noire des mineurs […]. Une petite fille, conduite par un gréviste qui a mis une chemise blanche – blanche come la neige qui tombe – regarde le soldat qui piétine et demande à son père ce qu’il y a dans la gibecière pleine de balles […]. Là-haut, dans le bleu du ciel, l’œil des cheminées est éteint ! Plus d’étincelles rouges ; qui donc a coupé leurs chevelures de fumées grises ? […]. On n’entend un peu de bruit qu’au fond des cabanes, un homme embrasse sa femme et ses enfants ou cause solennellement avec son vieux père, un mineur qu’un éboulement a cassé ou que le grisou a fait aveugle ! Mais tout d’un coup c’est un bruit d’armes […]. On entend des feux de peloton… La terre est rouge ! Non, il n’a pas coulé de sang et c’était un mauvais rêve. »

Texte très vallésien de ton et qu’il faudrait pouvoir citer entièrement. La grève, sans résultat du point de vue revendicatif, s’achèvera par une répression sévère (lourdes peines d’emprisonnement).

 

Trente ans plus tard, à l’heure des grandes grèves de 1899-1900, c’est un peintre qui va cette fois témoigner, Jules Adler (1865-1952). Son tableau "La Grève au Creusot" (1899), [Ecomusée du Creusot, dépôt du musée de Pau], lui aurait été inspiré par un cortège de Creusotins au retour de Montchanin où ils s’étaient rendus pour remercier ouvriers et mineurs de leur fraternité dans la lutte sociale. Sur fond de collines grises dans le soleil couchant et de silhouettes d’ateliers, de puits de mine en contre-jour, surgit cette vague humaine où se mêlent hommes et femmes, jeunes et vieux, tous vêtus d’habits sombres ; marche résolue, alliance du geste et de la voix, tout est réuni pour susciter une émotion irrésistible, renforcée par une mise en scène riche de symboles : drapeau tricolore où domine le rouge, tache unique et violente dans le décor sombre ; femme porte-drapeau au visage tragique et mains serrées sur la hampe ; poignée de mains exagérément grossie, comme cette autre main d’un ouvrier sur l’épaule d’un autre ; garçon au tambour au flanc du cortège ; jeune rameau feuillu brandi par une femme. En signe de solidarité, Jules Adler s’est représenté lui-même parmi les manifestants.

 

VISIONS MODERNES

 

Jules Adler fut l’un des maîtres de Raymond Rochette (1906-1993) qui signait ses tableaux d’usines « Rochette du Creusot » pour mieux faire corps avec ce thème et avec sa ville natale ; lui aussi est fasciné par le gigantisme des machines et le décor titanesque des ateliers, où il est autorisé à peindre « sur le motif » à partir de 1943. Comme chez Bonhommé, l’ouvrier occupe d’abord une place qui donne l’échelle du décor industriel puis, peu à peu, l’homme grandit littéralement dans l’œuvre du peintre, retraçant « l’humanité du travail accompli » selon l’expression de l’historien creusotin Alphonse Fargeton, jusqu’à des représentations grandeur nature, comme "Le chalumiste" (1980). On ne peut que reprendre l’analyse de Françoise Jondot et François Roche dans le livre qu’ils consacrent au peintre et à son œuvre : «  […] l’individu n’est plus représenté de façon réaliste mais son corps, en même temps que son effort, s’intègre complètement à la construction picturale […]. L’homme est humble mais son acte est sublimé et lui donne une noblesse qui n’a d’égale que l’ampleur basilicale du lieu. »

 

Il est curieux de constater à quel point usines et ouvriers du Creusot sont devenus des sortes d’archétypes du monde industriel dont on peut éventuellement railler les aspects négatifs. On se souvient peut-être du célèbre coup de griffe de Jacques Prévert dans son recueil "Paroles" (1946) à l’égard des vieilles dynasties Schneider et de Wendel, « tous les vieux débris du Creusot ».

 

Dans sa pièce de théâtre "Les Paravents" (1961), Jean Genet, enfant de l’Assistance publique élevé dans le Morvan devenu l’un des grands écrivains français du 20e siècle, imagine un dialogue entre deux Algériens dont l’un, Saïd, a épousé Leïla, une jeune fille laide, et envisage d’immigrer… au Creusot.

« Habib – Et maintenant je sais pourquoi tu vas t’embaucher au Creusot. Et je peux dire que tu nous fais honte à tous puisque Leïla est ma cousine […]

Saïd – Je rapporterai assez d’argent pour acheter une plus belle.

Habib – Mais la moche ? […]

Saïd – Ta cousine ?

Habib – Oh, de si loin. Enfin, si tu veux… pour t’en débarrasser, il faudra payer son père pour la honte du divorce. Et raquer, et raquer, et raquer l’oseille du Creusot […]. Ramener le pognon du Creusot, c’est vite dit… »

 

Le thème de l’immigration au Creusot, qui n’est pas un fait de société récent, puisque dès l’origine, la Fonderie royale avait dû recruter une main-d’œuvre extérieure au pays, est aussi évoquée par l’écrivain Yves Sandre, descendant d’une dynastie d’instituteurs en Saône-et-Loire, dans "L’enfant de cristal" (1990), chronique familiale dont l’action se situe en partie à Epinac puis à Torcy, dans la banlieue du Creusot. La scène se passe aux aciéries du Breuil, vers 1920.

« Tout de suite, Lucien fut étourdi par le vacarme et la chaleur. On s’arrêta donc devant un four à la gueule béante où luisait un feu à l’éclat insoutenable. Plusieurs hommes à figure jaune attendaient, munis de longs ringards.

- Des Chinois, dit l’ingénieur. Eux seuls peuvent supporter des températures très élevées. » [Pendant la Grande guerre, les établissements Schneider avaient fait recruter une main-d’œuvre cosmopolite pour faire face à la pénurie d’hommes et aux besoins urgents de production d’armement].

 

On terminera par une évocation souriante, celle du cinéma. « On se serait cru au Creusot ! » fait dire le scénariste Michel Audiard au personnage interprété par Annie Girardot dans le film « Elle boit pas […], mais elle cause », pour exprimer, de manière imagée, une situation bruyante. Le même auteur, dans Le cri du Cormoran […], met en scène un truand, interprété par Paul Meurisse, qui suggère les rêves « de tous les prolos en charter le vendredi soir, retour le lundi matin quai de Javel ou au Creusot. »

 

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Que l’ouvrier du Creusot ait pu inspirer un Vallès, un Maupassant et des peintres, est tout à son honneur. Mais alors que les Schneider et leurs usines représentent des sortes d’archétypes de la révolution industrielle en figurant à ce titre dans tous les manuels scolaires  depuis le célèbre Tour de France par deux enfants, de G. Bruno (1877), on ne peut que regretter qu’aucun d’eux n’ait su ou pu se faire un nom pour chanter son art dans la littérature ou la peinture prolétariennes. Certains ont témoigné, soit de façon confidentielle, soit par militantisme comme Jean-Baptiste Dumay, maire pendant la Commune de 1871. Mais peut-être, comme le dit Michelet, « si d’un métier il fait un art, comme Bernard Palissy, quelle gloire plus grande aurait-il eu en ce monde ? » (Le Peuple, 1846).

 

BIBLIOGRAPHIE

 

ROCHETTE R. L’industrie source d’inspiration de l’œuvre d’art. Communication à l’Académie de Mâcon le 7 avril 1960. Ce texte a été repris dans le Catalogue d’exposition des dessins industriels du peintre (Ecomusée Le Creusot-Montceau, 1997)

 

JONDOT F. ROCHE F. Rochette. Editions de Larc, 1981.

 

MAUPASSANT de G. Au soleil, 1884.

 

SANDRE Y. L’enfant de cristal. Casterman, 1981.

 

VALLES J. Œuvres. Tome I. « Il neige au Creusot ». La Rue, 29 mars 1870. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1975, p. 1149-1150.

 

                                            
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