LA CONSTRUCTION DE L\'ÉCOLE DE FILLES D\'ANOST  

LA CONSTRUCTION DE L’ÉCOLE DE FILLES D’ANOST :

Un projet controversé de longue haleine (1893-1907)

 

     

 

INTRODUCTION

Le cadre légal et administratif

 

Comme pour les progrès de l’alphabétisation, l’Autunois-Morvan a marqué un certain retard dans la construction scolaire au 19e siècle[1], notamment celle destinée aux filles. Certes, la loi du 15 mars 1850 s’était voulue incitative pour les communes comptant plus de 800 habitants, plancher ramené à 500 habitants par celle du 10 avril 1867. La loi du 28 mars 1882 ayant institué l’obligation scolaire sans discrimination de sexe, le seuil de la population n’était plus en principe un critère : seule compte la population scolaire, sachant que le nombre d’élèves par classe sera limité à 50. Toutefois la loi du 30 octobre 1886 maintient le seuil de 500 habitants portant obligation de créer une école spéciale de filles (article 11). Le décret du 18 janvier 1887 précise désormais la disposition des locaux scolaires, et se substitue à tous les règlements antérieurs : si l’effectif global est inférieur à 50 élèves, la mixité est admise, filles et garçons étant groupés toutefois séparément dans la classe, sans cloison (article 25) ; dans les autres cas, prévaut le principe des classes spéciales aux garçons ou aux filles, soit dans des bâtiments complètement distincts, soit dans des groupes scolaires qu’on nommera « écoles géminées » au 20e siècle. La loi du 20 juin 1885 avait fixé le maximum de la dépense pour chaque catégorie d’école, par exemple 28 000 F pour une école comprenant une classe pour chaque sexe.

 

La population scolaire

 

Il faut insister sur la population scolaire, considérable, de l’époque : en 1884, la commune d’Anost compte 3 609 habitants ; à cette date, 353 garçons et 355 filles sont en situation de fréquenter l’école gratuite et obligatoire – c’est-à-dire âgés de 6 à 13 ans. Les enfants scolarisés se répartissent entre l’école publique laïque de garçons et l’école publique de filles, à caractère congréganiste, auxquelles il faut ajouter une école libre laïque payante qui accueillait 77 élèves en 1882.

 

Les bâtiments scolaires

 

Contrairement à un procédé fréquent, la commune d’Anost n’a jamais construit une nouvelle mairie-école de garçons pour affecter l’ancienne à l’école de filles : elle en était restée, pour les garçons, au bâtiment approprié en 1868 par l’architecte autunois Léger. Suite à l’extension de ce dernier au moyen d’une longue aile scolaire (1892, architecte Castagne), on s’était limité à l’installation de deux classes de filles dans le bâtiment de 1868 : 70 élèves s’y entassaient dans des salles de 37 et 48 m2 ; deux autres salles avaient été mises à la disposition de la commune dans des locaux appartenant à la congrégation du Saint-Sacrement d’Autun ; une dernière avait été établie dans une maison louée à un particulier ; l’ensemble de ces locaux était évidemment inadapté à sa fonction.

 

IMPOSSIBLE CHOIX D’UN EMPLACEMENT ET PREMIER PROJET (1893-1897)

1893. Délibérations initiales

 

La question de l’école de filles surgit au détour d’une session du conseil municipal le 12 février 1893, au cours de laquelle le maire Clément Sauron donne lecture d’un courrier rédigé par le conseiller Louis-Jules Basdevant, d’ailleurs présent à la séance, faisant état de l’illégalité dans laquelle se trouve la commune au vu de la loi de 1886. Immédiatement, le conseil décide unanimement le principe de construction d’une école et nomme une commission de cinq membres pour en déterminer l’emplacement.

 

La session municipale du 16 avril 1893 fait apparaître la division survenue au sujet de l’emplacement choisi : 10 conseillers et le maire optent en faveur d’un terrain appartenant à L.J. Basdevant (absent à cette séance du conseil), et situé en bordure du chemin du bourg au hameau des Grelaudots ; 4 conseillers sont opposants. À l’unanimité, le conseil charge l’architecte mâconnais Boiret de dresser un projet. Informé du refus de vente par le propriétaire du terrain désigné, le conseil délibère à nouveau le 7 mai en faveur de l’acquisition par voie d’expropriation par 11 voix contre 3. La fin de l’année sera marquée par la délibération municipale du 10 décembre 1893 confirmant l’adoption du projet par un conseil très divisé (10 voix pour, 8 voix contre) ; cette décision concerne donc : 1° L’acquisition, par voie d’expropriation, du terrain Basdevant au lieu-dit Le Parc (section K, parcelle 78), d’une contenance de 40,96 ares, estimée à 4 096 F et approuvée par l’autorité académique qui doit légalement agréer tout emplacement scolaire. 2° L’approbation du projet présenté par l’architecte Boiret, s’élevant à 71 000 F, sous réserve d’agrément par le Conseil des Bâtiments civils. 3° Le vote des centimes additionnels nécessaires à l’acquisition et à la construction, tout en sollicitant une aide de l’État.

 

1894. Laffrontement

 

L’année 1894 sera celle de l’affrontement entre partisans et opposants de l’expropriation. Une enquête publique est ouverte du 29 au 31 janvier : elle suscite une pétition de 250 signataires approuvant globalement le projet – emplacement et construction – tandis que les opposants au choix du terrain recueillent 195 signataires : la population se révèle donc divisée à l’image de la municipalité.

 

Par courrier du 28 mars, L.J. Basdevant présente au préfet les inconvénients du choix municipal, notamment l’humidité du sol : une source en limite ouest sert à l’alimentation de la propriété Basdevant située en contrebas et au sud-est. Le 23 avril suivant, le sous-préfet invite le propriétaire à proposer d’autres terrains à la commune, ce qu’accomplit ce dernier à peine un mois plus tard (17 mai) : deux emplacements sont soumis au choix, avec promesse de vente : 1° L’un à la sortie nord, avec un bien bâti (section K, parcelles 120-121). 2° L’autre à la sortie sud du bourg (section K, parcelle 45).

 

Le 9 juin, l’inspecteur primaire d’Autun est envoyé à Anost pour établir un rapport sur ces emplacements. Le premier comprend un immeuble en mauvais état qui pourrait néanmoins être approprié en logement pour les institutrices, mais il est exposé aux vents et surtout situé à moins de 100 m et en vue du cimetière, ce qui est contraire aux règlements[2]. Le second est certes mieux abrité des vents, mais présente une trop forte déclivité. En revanche, le terrain choisi par la municipalité semble recueillir tous les avantages du point de vue de l’inspecteur : bordé de sapins sur trois côtés, et planté d’arbres fruitiers, il est un peu incliné, jugé peu humide, éloigné du cimetière et des cabarets ; la proximité d’un abattoir où le boucher tue « deux porcs et deux têtes de bétail par semaine » ne semble pas présenter d’inconvénient majeur ; enfin, le fonctionnaire estime que la source qui alimente la propriété Basdevant doit être conservée au propriétaire, quitte à en déplacer la canalisation. Ce rapport sera déterminant pour l’arrêté d’expropriation que prendra au final l’administration préfectorale.

 

1895. Le terrain politique

 

Au sous-préfet qui s’inquiète de l’absentéisme récurrent qui affecte le conseil municipal, le maire explique que depuis le rejet des deux terrains proposés, le « parti Basdevant » estimé à 9 conseillers – qu’il oppose à la « majorité républicaine » composée de 12 conseillers – ne participe à aucune délibération chaque fois que la question scolaire vient à l’ordre du jour. Or le magistrat s’empresse de faire observer que la construction d’une école de filles entrait dans le programme de la municipalité élue en 1892 : «Le vote est parfaitement acquis. Nous en avons la responsabilité dût une non-réélection en résulter en 1896. » (Lettre du 27 janvier 1895).

 

Dans le courrier qu’il adresse au préfet le 2 février suivant, le sous-préfet reprend l’argument : « Il n’y a pas lieu de retarder plus longtemps l’envoi du dossier, la prompte solution de cette affaire étant énergiquement réclamée par les Républicains d’Anost. » Quelques mois plus tard, L.J. Basdevant invoque lui aussi la république – dont il répète le nom à trois reprises en l’espace d’une phrase – pour défendre son droit de propriété : « Je crois, M. le Préfet, que l’administration supérieure ne permettra pas cette spoliation, mais si elle a lieu, les Républicains de la commune d’Anost constateront que celui qui a soutenu vigoureusement le gouvernement de la République, qui a encouru une révocation sous la période du 24 mai [1873], qui a fait tous ses efforts pour faire triompher la République contre la réaction du 16 mai [1877], a été, au moment où celle-ci est incontestée et triomphante, la victime de soudards de l’Empire et des amis dévoués des anciens pourvoyeurs des commissions mixtes[3]. » (Lettre du 10 juillet 1895).

 

Fallait-il engager l’affaire sur ce terrain politique ? Certes, Louis-Jules Basdevant, parfait représentant de la bourgeoisie terrienne du Morvan, a été maire sous le Second-Empire avant de se rallier à la république. Le maire Clément Sauron, garde général des forêts de la famille de Chastellux qui possède dans le pays un vaste domaine forestier, est au service de la vieille aristocratie foncière légitimiste, ce qui ne l’empêche pas d’être progressiste, notamment en matière d’instruction publique[4]. Par ailleurs les conflits forestiers avec les habitants d’Anost se sont beaucoup apaisés depuis que ces derniers ont obtenu des lots de bois en pleine propriété contre l’abandon des anciens droits d’usage[5]. Certes encore, la « crise boulangiste » des années 1888-1889 a avivé les tensions entre républicains modérés et radicaux, et les petits paysans indépendants, de loin les plus nombreux dans le Haut-Morvan, se rallient plus volontiers aux républicains les plus avancés, ceux que l’on nomme « les Rouges ». Mais est-ce bien de cela dont il s’agit dans l’affaire de l’école d’Anost ? Il semble que l’on soit d’abord dans une situation d’inimitiés personnelles. L.J. Basdevant, dans la lettre précitée, n’hésite pas à dénoncer les manœuvres du premier adjoint Lazare Dessertenne à qui les sapins de la parcelle convoitée créerait une nuisance visuelle et de l’ombre à son jardin, ou celle encore de la sœur du maire qui ne serait plus astreinte à des servitudes de voisinage si la vente avait lieu : ragots ? mesquineries villageoises ?

 

Le terrain appartenant à L.J. Basdevant et préempté par la municipalité est déclaré d’utilité publique par arrêté préfectoral du 16 avril 1895. Avant que l’expropriation soit effective, il faut légalement procéder à une enquête publique qui se déroulera en mai, renouvelée en juin puis en novembre, suite à des contestations de procédure.

 

1896. L’année judiciaire

 

L’année 1896 sera celle de tous les dangers pour le projet scolaire puisqu’elle cumule la judiciarisation de l’affaire et l’échéance électorale municipale. Un premier jugement du tribunal civil d’Autun daté du 12 février 1896, s’appuyant sur un vice de procédure lié à l’insertion de l’avis d’enquête dans la presse, conclut : « Il n’y a pas lieu à faire droit à la requête [de la commune] et à prononcer l’expropriation. » Un second jugement du même tribunal rendu le 24 novembre qui aboutit à l’annulation pure et simple de la procédure, motive cet avis du sous-préfet sur ce qu’il estime être un parti-pris judiciaire : « Il est de notoriété publique que l’un des juges, M. Protheau, passe pour avoir déclaré qu’il trouverait toujours un motif pour permettre au tribunal de ne pas faire droit à la demande de la commune. » (Lettre au préfet, 4 décembre 1896).

 

ÉCHEC DU DEUXIÈME PROJET (1897-1904)

1897. Abandon de l’expropriation et nouveau projet

 

Comme l’avait pressenti le maire Sauron, les élections de 1896 ont amené une nouvelle municipalité dans laquelle l’ancien premier adjoint, Lazare Dessertenne, est devenu maire ; Sauron et Basdevant ne sont plus membres du conseil. La question de l’appel du jugement, liée au renoncement de la procédure d’expropriation, est soumise au vote secret lors de la séance du conseil du 28 février 1897 : l’abandon obtient 12 voix, contre 2 voix favorables à l’appel et 2 votes blancs. Une commission de cinq membres est désignée pour trouver un nouveau terrain. Il a aussi fallu indemniser l’architecte Boiret en lui payant 1225,59 F d’honoraires pour le projet abandonné. En attendant, on envisage d’installer les classes de filles dans les salles libérées par la construction de l’école d’Athez, également selon les plans et devis de Boiret qui prépare simultanément un projet d’école à Dront, deux programmes engagés par l’ancienne municipalité.

 

Au cours de l’année 1897, les choses n’avanceront guère pour l’école de filles du bourg qui continue de diviser le conseil comme le constate le sous-préfet : « Le conseil municipal est presque dans l’impossibilité de voter avec un esprit de suite un projet quelconque, étant donné l’état de division et d’opposition où il se trouve. […] J’ai assisté à une séance du conseil, elle a été orageuse, et j’ai pu me convaincre de l’esprit d’obstruction qui y règne. » (Lettre au préfet, 4 novembre 1897). On finit néanmoins par trouver un terrain en contrebas du bourg et de la propriété Basdevant, entre la route d’Autun (chemin de Grande Communication n° 2) et un chemin rural : une trentaine d’ares en forte déclivité appartenant à M. René Saulnier qui consent à la vente moyennant 2 300 F. L’enquête publique du 20 février 1899 ne suscite aucune déclaration pour ou contre le projet : la population semble s’être lassée. L’architecte Boiret est à nouveau sollicité pour dresser les plans et devis de l’école ; ces derniers, datés du 12 avril 1899, présentent un projet avec deux bâtiments séparés par une cour : le premier, conçu pour trois classes, élevé sur un niveau de soubassement qu’occupe un préau ouvert par une série d’arcades ; le second, d’un seul niveau, affecté aux logements et à une quatrième classe.

 

          

       Premier projet de l'architecte Boiret, bâtiment scolaire, 10 avril 1899.

               [ ADSL 0 41]

 

1990-1901. Approbations, adjudication, résiliation

 

Le projet est soumis le 5 novembre 1900 au Comité des Bâtiments scolaires[6], qui préconise la suppression du niveau de soubassement avec préau. Boiret présente un projet complètement remanié – avec un seul bâtiment plus important et un préau distinct – dont le devis définitif s’élève à 59 228,42 F (10 février 1901) ; un projet de mobilier scolaire complète l’ensemble. Tout semble concourir vers l’exécution des travaux dans le courant de l’année : approbations du Conseil départemental de l’Instruction publique le 23 mai et du Conseil des Bâtiments civils le 7 juin, octroi d’une subvention de l’État le 4 septembre, d’un montant de 20 185 F, qui ne couvre donc pas la moitié de la dépense prévue. Il faut recourir à un emprunt de 42 620 F, remboursable en 30 ans au moyen d’une imposition extraordinaire de 16 centimes, autorisés par l’arrêté préfectoral du 30 juillet 1902 qui vaut en même temps approbation définitive.

 

L’adjudication des travaux est attribuée le 14 septembre suivant à Claude Devillard, entrepreneur à Sully[7], moyennant un rabais de 8 %, ce qui porte le marché à 54 490,15 F. Très vite, architecte et municipalité constatent des malfaçons : les travaux de fondation sont jugés inacceptables et les constructions déjà exécutées doivent être démolies. Dans le même temps, la municipalité doit subir les plus vives critiques de la population qui ne comprend pas l’implantation de cette école à l’écart et en contrebas du bourg, bien qu’elle n’eût pas réagi au moment de l’enquête publique. Au terme d’une longue procédure accompagnée d’expertises contradictoires, les difficultés se soldent par un arrêté du Conseil de préfecture le 30 janvier 1904 qui prononce la résiliation du contrat et la condamnation de l’entrepreneur à dédommager la commune (1268,55 F).

 

L’ABOUTISSEMENT DU TROISIÈME PROJET (1904-1907)

1904. Le projet Poinet

 

Lorsque le contrat avec l’entreprise est résilié, l’architecte Boiret est décédé depuis le 30 avril 1903. La municipalité, qui n’est plus celle qui avait initié le projet, souhaite revoir l’implantation du bâtiment « pour donner satisfaction à la population. » (Lettre de l’inspecteur d’académie au préfet, 19 avril 1904). En reportant la construction de l’école tout en haut du terrain et proche de la route d’Autun, donc plus à portée du centre d’Anost, il devient impossible de reprendre tel quel le projet Boiret, car la largeur du terrain excède de trois mètres celle du terrain disponible. On se résout à faire appel à Alfred Poinet qui, en sa qualité d’architecte départemental, est intervenu comme expert auprès du Conseil de préfecture : il avait notamment signalé une conception vicieuse due à la forte déclivité du sol. Poinet propose d’adapter pour Anost un projet scolaire subventionné pour Digoin[8], comprenant trois classes au rez-de-chaussée et un étage réservé aux logements ; un préau et un réfectoire pourraient être aménagés dans le niveau de soubassement : c’était en quelque sorte revenir au premier projet Boiret critiqué par le Comité des Bâtiments scolaires ! Enfin, Poinet suggère d’orienter la façade officielle du côté de la route dont elle serait séparée par une « cour d’honneur » : « Elle serait plus accessible, plus décorative et la cour [des élèves] mieux exposée. » (Lettre du sous-préfet au préfet, 21 février 1904)

 

1905-1906. La construction et la réception d’œuvre

 

L’affaire sera désormais promptement menée : le conseil municipal approuve plans et devis par délibération du 20 mars 1904. Le projet ayant été validé par le Conseil des Bâtiments civils le 2 mai, puis le 25 mai par le ministère de l’Instruction publique qui maintient la subvention obtenue en 1901, l’autorisation préfectorale peut être accordée le 28 du même mois.

 

L’adjudication des travaux a lieu le 3 juillet 1904 au profit de Jules Bifontaine, entrepreneur à Anost[9], qui consent, sur un devis définitif de 56 902,98 F un rabais de 3 %, soit un marché 55 195,82 F. Il faudra 22 mois pour achever la construction puisque la réception provisoire des travaux est datée du 5 mai 1906. Ce délai assez long pour un chantier de cette nature est peut-être à mettre au compte du décès de l’architecte Poinet survenu en 1905. C’est à son collègue autunois Truchot que revient la charge de dresser le décompte de l’entreprise le 24 mai 1907, et au docteur Gautheron, maire d’Anost, d’assurer la réception définitive des ouvrages le 1er juin suivant. La dépense, qui s’élève au final à 72 167,38 F, honoraires compris à 5 %, laisse à la commune un déficit de 8 167 F qui sera couvert par un nouvel emprunt de 30 ans, autorisé par arrêté préfectoral du 27 juillet 1907, et absorbé par une imposition exceptionnelle de 3 centimes additionnels par franc.

 

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Ainsi, après avoir mobilisé quatre municipalités et trois architectes pendant onze années, l’école de filles d’Anost constitue certainement pour la Saône-et-Loire l’un des plus longs programmes de construction scolaire mis en œuvre. L’édifice, qui s’élève fièrement à la sortie sud du bourg et en contrebas de la propriété Basdevant, était promis à un bel avenir puisqu’aujourd’hui, plus d’un siècle après son achèvement, il accueille toujours l’unique école de la commune.

 

ARCHITECTURES RÉPUBLICAINES

L’architecte Alfred Poinet († 1905) a signé à Anost l’une de ses dernières réalisations scolaires en Saône-et-Loire. D’abord architecte des arrondissements de Chalon et Louhans, il s’est d’abord illustré par la construction de nombreux bâtiments communaux (mairies, écoles, églises) principalement en Bresse. Nommé en 1886 au poste d’architecte départemental, il déploie son activité sur l’ensemble de la Saône-et-Loire par la construction d’une cinquantaine de bâtiments scolaires, avec ou sans mairie. On lui doit aussi quelques édifices hospitaliers (hospice d’aliénés à Mâcon, hospice Bouthier de Rochefort à Semur-en-Brionnais, agrandissement de l’asile de Rocca à Bois-Sainte-Marie).

 

Ses édifices présentent une architecture sobre, un peu stéréotypée, mais d’appareil soigné : plan rectangulaire allongé, élévation avec un étage couvert d’un toit à croupes, encadrements d’ouvertures chanfreinés, façade avec avant-corps central : on reconnaît l’école d’Anost. La distinction vient ici de l’importance du niveau de soubassement pour racheter la déclivité naturelle du sol, ainsi que d’un décor discret qui atténue l’austérité de l’ensemble, en utilisant un vocabulaire architectural récurrent chez Poinet : corniche et linteaux en céramique, avant-toit soutenu par des aisseliers, lucarne à oculus, linteaux en arc segmentaire aux ouvertures de l’avant-corps, rompant la monotonie de la façade. Enfin, contrairement à la plupart de ses édifices construits en appareil réglé constitué de moellons de pierre, l’architecte a opté ici pour l’appareil en blocage recouvert d’un enduit.

 

            

            Façade nord-ouest de l'école

 

L’édifice non réalisé par l’architecte Jean-Baptiste Boiret (1832-1903), si l’on s’en réfère aux dessins du projet final pour l’école de filles d’Anost, aurait eu une forme et une structure proche de celui de Poinet : même plan rectangulaire, même élévation, mais sous un toit à deux-versants, avant-corps central, appareil chanfreiné pour les baies ; la nuance serait venue du fronton couronnant cet avant-corps, d’inspiration néo-gothique discrète (profil mouluré des crossettes de pignon). Les écoles d’Athez et de Dront, œuvres de Boiret, offrent l’illustration de ce que pouvait être la manière de l’architecte[10].

 

Boiret a connu un parcours professionnel très atypique[11] : d’abord instituteur ayant occupé plusieurs postes en Bresse et en Mâconnais, il est appelé par le préfet Frédéric Morin en octobre 1870 pour un emploi de secrétaire de préfecture : fervent républicain, franc-maçon, les réseaux d’influence ont œuvré en sa faveur. Puis il devient à partir de 1875 secrétaire-rapporteur de la Commission départementale, exécutif du Conseil général de Saône-et-Loire. Au fait de tous les projets de construction scolaire du département, les circonstances qui l’ont initié à l’architecture nous échappent néanmoins[12]. On peut tout de même noter sa proximité politique et professionnelle avec l’architecte François Dulac (1834-1901), maire de Savianges, conseiller général du canton de Buxy, puis sénateur ; résidant à Mâcon, Boiret est présent sur tous les chantiers scolaires de Dulac en Mâconnais.

 

L’architecte-sénateur Dulac, qui a réalisé 35 mairies et écoles en Saône-et-Loire, a dirigé plusieurs programmes en Morvan : mairies-écoles de Cussy, de Sommant, agrandissement de la mairie-école de La Grande-Verrière. De son côté, après un projet sans lendemain à Cussy, et la construction de la mairie-école de Dracy-Saint-Loup (1890), Boiret est sollicité par la commune d’Anost à partir de 1893 comme on l’a vu. La correspondance entre Boiret et Dulac témoigne des difficultés que les deux maîtres d’œuvre ont eu à affronter dans la région[13]. On soulignera la proximité du projet proposé par Boiret en 1899 pour l’école de filles d’Anost, avec la solution adoptée à Cussy et à Sommant par Dulac : des préaux aménagés dans le niveau de soubassement, ouvrant sur la cour au moyen d’une série d’arcades en plein-cintre. Ce procédé du préau-galerie que l’architecte-sénateur a expérimenté dès 1882-1883 devient fréquent dans ses projets scolaires[14].

 

Mais c’est à travers un élément architectural plus simple que les deux architectes semblent parler d’une même voix. L’avant-corps central couronné d’un fronton constitue peut-être la véritable signature commune aux deux architectes : fronton maçonnique, diront certains ? Certes, la république n’a pas inventé le fronton d’inspiration néo-classique, mais elle en a fait la citation « parlante » et politique d’une architecture qui proclame ostensiblement le pouvoir municipal, relais de la république triomphante au cœur même des villages les plus modestes, auquel le reste de l’édifice, consacré à l’institution scolaire, tient lieu tout autant de fondement que de piédestal.

 

Comme jadis le château exprimait la force militaire et la puissance seigneuriale par la dimension des tours, comme l’église disait l’affirmation de la foi et son rayonnement spirituel par la hauteur des voûtes et du clocher, comme le palais signifiait la gloire et le pouvoir absolu de la monarchie par la majesté des proportions et du décor, il est certain que ces mairies et ces écoles du 19e siècle, solidement ancrées dans le socle cristallin du Morvan, à la fois robustes et sévères, faisaient passer quelque chose des convictions républicaines de leurs auteurs et de la puissance publique,

 

« maisons un peu trop solennelles mais qui affirmaient

la conquête de la commune sur la vie du village[15]. »

 

Alain Dessertenne

5 janvier 2015

 

SOURCES

 

ARCHIVES DÉPARTEMENTALES DE SAÔNE-ET-LOIRE, série O (dossiers communaux, fonds de la préfecture) : Anost : écoles : O 40-41 ; série T (fonds de l’inspection académique) : bâtiments scolaires : 3T 247

 

 

 

 



[1] DESSERTENNE Alain et GEOFFRAY Françoise, Inventaire des écoles communales de Saône-et-Loire (1800-1940), Archives départementales de Saône-et-Loire, 2005. [Introduction et tableaux numériques accompagnant l’inventaire en ligne].

 

[2] Il s’agit du décret du 18 janvier 1887, véritable charte de l’architecture scolaire qui restera en vigueur jusqu’en 1949. L’article 1er précise : « Le terrain destiné à recevoir une école doit être central, bien aéré, d’un accès facile et sûr, éloigné de tout établissement bruyant, malsain ou dangereux, à 100 m au moins des cimetières. »

[3] L.J. Basdevant fait allusion à la chute de Thiers et de la république conservatrice, le 24 mai 1873, suivie de l’élection de Mac-Mahon à la présidence de la République qui marque le début de la politique dite de l’« Ordre moral » et d’une tentative de restauration monarchique. Le 16 mai 1877 Mac-Mahon provoque la démission du gouvernement de Jules Simon, suivie de la dissolution de la Chambre : cette crise aboutira à la fin de l’« Ordre moral » et au rassemblement des républicains auparavant divisés. Les commissions mixtes évoquées correspondent à l’épuration qui a suivi le Coup d’Etat du 2 décembre 1851 et qui a touché de nombreux maires, et un grand nombre d’instituteurs.

[4] De nombreux notables pensaient sincèrement que l’essor de l’instruction permettrait aux paysans et aux ouvriers d’échapper à la tentation du socialisme, considéré comme le péril extrême.

[5] VIGREUX Marcel, Paysans et notables du Morvan au XIXe siècle, 1998, Académie du Morvan, p. 410.

[6] Instance ministérielle instituée par arrêté du 24 septembre 1880 ; des commissions départementales furent créées par arrêté du 8 novembre 1881, mais ce dispositif, qui d’ailleurs faisait double emploi avec le Conseil départemental des Bâtiments civils, ne semble pas avoir été mis en place en Saône-et-Loire.

[7] Duvillard sera aussi l’entrepreneur de l’école de Dront (1902).

[8] Il s’agit de l’école de filles de la rue Georges Lafleur à Digoin, construite en 1894.

[9] Jules Bifontaine est aussi l’adjudicataire de l’école d’Athez (1894).

[10] Le style néo-gothique est principalement perceptible aux rampants de pignon.

[11] DESSERTENNE Alain, PIROU Jean, Jean-Baptiste Boiret (1832-1903) ; l’itinéraire atypique d’un républicain, Images de Saône-et-Loire, n° 185, mars 2016, p. 2-5.

[12] La profession n’était pas règlementée comme elle l’est aujourd’hui : on pouvait apprendre en travaillant dans une agence d’architecture. La sanction ne venait pas d’un diplôme, mais du contrôle implacable exercé par le tout-puissant Conseil des Bâtiments civils et des services des ministères concernés par les programmes d’architecture (Instruction publique, Intérieur, Travaux publics…). 

[13] Archives de l’architecte Dulac, fonds privé. Les chantiers de Sommant et surtout de Cussy-en-Morvan comptent parmi les plus longs et les plus difficiles qu’ait connu Dulac, situation aggravée par son absence du fait de ses mandats politiques et d’une santé précaire à l’époque : 10 années pour Cussy, presque autant qu’à Anost !

[14] Par exemple à Burgy, Perreuil, La Grande-Verrière, Écuisses, Saint-Martin-en-Bresse, Thurey, Chissey-les-Mâcon, etc.

[15] Gaston BONHEUR, L’ardoise et la craie, La Table Ronde, 1980, p. 55.

 

                                     

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