LA RESTAURATION DU CLOCHER DE MERVANS EN 1894  

LA RESTAURATION DU CLOCHER DE MERVANS EN 1894

 

 

Pour Michel Bouillot, artiste des sculptures du portail de l’église de Mervans, le célèbre clocher tors est l’une des expressions du « rêve bressan ». Nous ne reviendrons pas ici sur l’histoire du monument, ni sur les légendes qui voient dans la flèche vrillée la main des fées ou celle du diable. Nous renvoyons pour cela aux travaux de divers auteurs cités en fin d’article.

 

Le hasard des recherches sur l’œuvre de l’architecte François Dulac nous a mis en présence d’un dossier sur la restauration du clocher de l’église de Mervans à la fin du 19e siècle. Ce dossier contient peu de pièces techniques, mais une copieuse correspondance entre l’architecte, par ailleurs maire de Savianges, et Lucien Gâcon, maire de Mervans, échange dont la bonhomie et le pittoresque ne sont pas les moindres attraits.

 

DULAC ET LA BRESSE

 

François Dulac est à cette époque conseiller général du canton de Buxy et sénateur de Saône-et-Loire, inscrit dans le groupe de la Gauche démocratique. Il a bénéficié dans la région bressane de nombreuses relations politiques : Jules Logerotte (1823-1884), député et conseiller général du canton de Cuiseaux, pour lequel il a construit la « maison de campagne » des Crozes, à Frontenaud, l’un de ses premiers chantiers, et certainement celui où il laissé le plus libre cours à son imagination ; le député Louis Mathey (1827-1912), maire de Thurey où Dulac construit la monumentale mairie-école en 1885 ; Hippolyte Mathey, conseiller général du canton de Montret ; le député et sénateur louhannais Lucien Guillemaut (1842-1917) ; à Mervans même, Lucien Gâcon, agent de la Compagnie d’Assurances Générales, qui avoue à Dulac qu’il totalise 37 années de gestion municipale, dont 26 ans comme maire (lettre du 19 mai 1895) ; dans la même commune, le conseiller Violot fait appel à Dulac pour restaurer son château de Glairans. Dulac est encore l’architecte de la mairie-école de Saint-Martin-en-Bresse où il élèvera sa dernière école au hameau de Perrigny, actuelle antenne de l’écomusée de la Bresse bourguignonne.

 

Concernant les travaux de la flèche de Mervans, dont l’urgence paraissait indiscutable « pour empêcher notre vieux clocher de nous lancer des tuiles sur la tête », selon l’expression du maire (lettre du 12 juin 1893), le dossier nous apprend qu’ils sont adjugés à l’entrepreneur chalonnais François Bérard (6 rue de Thiard) le 2 avril 1894, et que le décompte provisoire, daté du 16 octobre 1895, fait apparaître une dépense de 11 789, 52 F, couverte par les fonds disponibles de la commune et du conseil de Fabrique, un emprunt et une subvention de l’Etat (3 600 F).

 

UNE FLECHE DE BEL ASPECT SUR LA CAMPAGNE BRESSANE

 

Les clochers tors, on le sait, font l’objet d’interprétations diverses sur leur origine, attribuée soit à une cause accidentelle, soit à une volonté architecturale délibérée. Pour se forger une opinion, qu’il nous soit permis de renvoyer le lecteur aux sites internet dédiés à ce sujet (Wikipédia, Association des clochers tors d’Europe, etc.). Mais il est intéressant de lire la perception qu’en avait Dulac dans son rapport descriptif et explicatif du 25 mai 1893.

 

« L’église de Mervans n’est pas une œuvre d’art, elle a subi les outrages du temps et des hommes et présente des constructions disparates de différentes époques. La flèche seule attire l’attention par sa hardiesse et ses proportions inusitées, elle est octogone sur tour carrée. Construite maladroitement avec les bois et probablement les ouvriers de la région, elle montre cependant chez celui qui l’a conçue et dirigée, un grand sens pratique de la stabilité et de l’effet pittoresque. Les arêtes de l’octogone sont tordus, les axes sont déviés, les amortissements du carré à l’octogone sont déversés et mal assis, mais ces accidents datent de loin déjà, du lendemain peut-être de la construction. La torsion des arêtes, notamment, semble avoir été voulue par le constructeur. Cette flèche, telle que nous la voyons aujourd’hui, a encore bel aspect et décore bien la douce campagne bressane. »

 

« Nous arrivons à un moment où la flèche de Mervans est en péril certain si toutes les réparations qu’elle exige ne sont pas faites à bref délai. Nous proposons d’enlever avec soin tous les bois pourris, brisés, déjetés et tordus, de les remplacer par des pièces également en bois de chêne d’excellente  qualité, de les assembler avec soin par des armatures en fer et de relier et resserrer aussi toutes les parties disjointes afin de prévenir toute nouvelle dislocation de la flèche. […] Tuiles et arêtiers sont exécutés sur dessin original en terre de grès du Charolais très cuite, vernie de différentes couleurs dont les dispositions relevées par l’architecte reproduiront les motifs d’ornementation dont la flèche, dans son état actuel, laisse encore reconnaître quelques traces. Toutes les tuiles seront fixées par crochets en cuivre rouge et les arêtiers par de très fortes vis de même métal. »

 

« Des garnitures en plomb seront posées là où elles sont nécessaires pour assurer l’étanchéité complète et durable de la couverture, notamment au pied de la croix et près du coq. Le coq et la croix doivent être solidement redorés. […] Un paratonnerre serait aussi nécessaire, mais nous ne pouvons le porter au devis estimatif faute de ressources. »

 

Le devis ainsi envisagé atteignait 11 000 F, honoraires à 5% et travaux imprévus à 15% compris. L’adjudication n’ayant pu avoir lieu, un marché fut conclu avec l’entrepreneur chalonnais Bérard moyennant une majoration de 5 % sur le devis d’adjudication (9 184 F), « sous réserve que les arêtiers et les tuiles des fonds de la couverture proviendront de l’usine de Ciry-le-Noble […] mais que les tuiles de couleur autres que les brunes et les noires pourront être prises, soit à l’usine Perrusson à Ecuisses soit à l’usine Derain à Chalon-sur-Saône. »

 

Cependant Dulac pensait que le projet de réparation, limité à la flèche par décision du conseil municipal, serait insuffisant : « En visitant l’église de Mervans, nous constatons que des réparations aux combles s’imposent aussi importantes que celles demandées seulement au clocher. » Pour qui connaît le sort de l’église, avec l’effondrement de la nef en 1902, on ne peut que constater le bien-fondé des inquiétudes de Dulac…

 

LES POULES DE MERVANS VONT-ELLES ETRE HEUREUSES ?  

 

Lucien Gâcon est très familier avec son « cher ami Dulac » qu’il tutoie dans ses lettres signées « ton vieil ami » ou « ton ami dévoué », et à qui il fait part de confidences familiales (maladies ou décès de proches). Mais pour l’essentiel, la correspondance concerne les travaux dont on suit la progression mois après mois. En effet, Dulac accaparé par ses multiples chantiers et ses mandats électifs, ne peut être partout, et c’est généralement le maire ou le secrétaire de mairie qui lui sert de relais avec l’entrepreneur. Il semble que Gâcon, malgré ses exhortations répétées, ait eu beaucoup de mal à faire venir l’architecte, qui ne ménage pas ses démarches cependant.

 

« Je comptais que le projet de restauration pourrait être soumis à la prochaine session d’avril au Conseil général, lequel aura à statuer sur la demande de subvention du tiers de la dépense que nous avons l’espoir d’obtenir par ton intermédiaire. » (lettre du 24 mars 1892)

 

« J’ai reçu avis de M. le Préfet, qui m’annonce que nous avons obtenu du gouvernement une somme de 3 600 F pour aider à payer la dépense de la réparation de notre clocher. Je ne saurais trop te remercier, mon cher ami, des démarches que tu as faites pour nous obtenir cette somme. » (lettre du 3 mars 1894)

 

« Je m’empresse de t’annoncer que M. le Préfet vient d’approuver la soumission de M. Bérard, et autorise la commune à contracter l’emprunt nécessaire à la dépense. » (lettre du 9 mai 1894)

 

« M. Bérard m’écrit qu’il attend avec impatience que tu lui donnes les dessins de la toiture de la flèche pour commencer les tuiles. […] Lorsque les tuiles seront enlevées, on pourra voir la charpente et les bois à changer, mais je ne suis pas capable d’y monter. Si tu pouvais venir examiner ce qu’il y aurait à changer. » (lettre du 30 mai 1894)

 

«  Je viens de voir M. Bérard qui est embarrassé pour faire le dessin de la flèche qui va en tordant. M. Bérard ira te voir jeudi après-midi à Savianges. » (lettre du 2 octobre 1894)

 

«  J’écris par le même courrier à M. Bérard pour lui dire qu’on pourrait faire un beau coq en zinc doré, réparer et dorer la croix, et placer un paratonnerre, mais qu’il serait bon d’établir par une note, les dépenses faites ou à faire, pour savoir si les sommes votées, imprévus compris, pourront faire face à tout. » (lettre du 18 octobre 1894)

 

« J’ai voulu voir le contremaître des ouvriers de M. Bérard, lequel m’adit que dans une huitaine de jours il espérait que la flèche de l’église serait complètement terminée. […] Il m’a dit que le coq en zinc est presque entièrement doré, il aura 1,50 m d’envergure, les poules de Mervans vont-elles être heureuses ? » (lettre du 19 novembre 1894)

 

« À l’instant même on place le beau coq et le paratonnerre. La municipalité d’accord avec la fanfare vient de décider qu’un banquet aurait lieu à Mervans le dimanche 2 décembre prochain à midi, chez M. Marcilly maître d’hôtel. » (lettre du 24 novembre 1894)

 

« Il a été convenu avec M. Bérard que le paratonnerre se ferait en place et pour le prix du jointoyage de la tour et que le coq sera payé par souscription si la dépense dépasse le chiffre des dépenses votées. » (lettre du 29 novembre 1894)

 

« J’ai bien regretté que tu n’aies pas pu venir à notre banquet de dimanche dernier. Nous avions une belle réunion (80 convives). M. Guillemaut député, a pu se rendre à notre invitation et M. Maringer Sous-Préfet non plus. […] Le soir les ouvriers ont illuminé le clocher avec de belles flammes de Bengale. Tout s’est bien passé et le beau temps a bien contribué au succès de cette petite fête. […] Nous avons une belle flèche, avec un beau coq. C’est un travail qui fait honneur à l’architecte et à l’entrepreneur. »  (lettre du 7 décembre 1894)

 

Un nouveau banquet eut lieu en octobre 1898, et à cette occasion le maire sollicita Dulac pour une tombola organisée au profit de la fanfare. «  Tu m’as promis de m’apporter un petit lot, […], tu pourrais faire comme M. Guillemaut député, qui est allé acheter une petite pendule applique dans un magasin, et qui a chargé le patron de l’envoyer. Cela te donnerait moins de soucis. » (lettre du 11 décembre 1897)

 

La sollicitude d’un maire républicain de 1894 pour la flèche de l’église de sa commune, symbole du « doigt de Dieu », matérialisant deux millénaires de chrétienté, mais aussi pour ses emblèmes religieux (la croix) ou patriotique (le coq) – ce dernier honni par Napoléon, réhabilité par Louis-Philippe, et adopté par les Républicains, ne doit pas nous étonner. C’est en effet de haute lutte que les maires avaient obtenu, par la loi municipale du 5 avril 1884, de partager la clé du clocher avec le curé. Aussi pouvait-on interpréter la restauration du clocher comme une nécessité pour la sécurité du culte, une déférence pour le patrimoine architectural, mais encore l’expression d’une nouvelle prérogative selon laquelle les cloches, bien que « spécialement affectées aux nécessités du culte », n’en peuvent pas moins « être employées dans les cas de péril commun qui exigent de prompts secours » (loi du 5.04.1884, article 101).

Mais plus que cette rivalité entre l’autorité religieuse et l’autorité civile, la cloche du prêtre et l’heure républicaine, l’esprit de cocher désigne la revendication à une véritable démocratie locale, avec ses composantes religieuse, municipale et scolaire, celles du curé, du maire et désormais de l’instituteur.

 

Et N’OUBLIONS PAS LE CHEMIN DE FER ET L’ECOLE

 

La réticence de Dulac à faire le voyage de Mervans se justifie peut-être en partie par la longueur des transports. Dans une lettre, le maire communique les horaires : « En partant de Buxy à 4h35 du soir, tu arriveras à Chalon St-Cosme à 5h et tu prendras le train aux Dombes à 5h23 pour arriver à Louhans à 6H30. Puis à Louhans prendre la ligne de St amour à Dijon à 7h22 et arriver à 7h54 soir. Le train direct de Chalon à Mervans par Verdun et St Bonnet part trop matin de Chalon à 4h30 et arrive à Mervans à 6h8m. » De plus Dulac devait se rendre ou se faire conduire en voiture à cheval de Savianges jusqu’à la gare de Buxy ou de Chalon !

 

Le chemin de fer : grande affaire économique du temps ! Au fil du temps, la correspondance du maire de Mervans aborde des questions politiques d’actualité, sachant que le conseiller général-architecte-sénateur tient entre ses mains une parcelle de pouvoir, notamment en matière ferroviaire en temps que rapporteur de nombreux projets départementaux : « En même temps, je t’adresse un croquis de plan, pour te montrer que la ligne de chemin de fer à voie étroite de Chalon à St-Germain-du-Bois serait préférable par Montcoy-St-Martin-Serrigny-Mervans et Serley. On pourrait faire un embranchement de la gare de St-Germain à Thurey. La distance entre cette gare et Thurey n’étant que de 5 kilomètres. La population desservie par cette ligne donne le double d’habitants que celle par Lessard et Thurey et moins de montée. » (lettre du 7 septembre 1891).

 

La question de l’école de filles de Mervans revient aussi dans plusieurs lettres ; elles montrent que le pragmatisme municipal l’emporte largement sur l’idéologie républicaine. « Nous avons à Mervans des Religieuses pour institutrices communales [congrégation du Saint-Sacrement d’Autun]. Les bâtiments leur appartiennent, […] tout cela ne coûte rien à la commune. » (lettre du 12 juin 1893). « Nous avons déjà tant à dépenser à Mervans : notre clocher, notre cimetière, nos chemins, etc. que nous regardons à deux fois de décider la construction d’une école de filles. » (lettre du 26 juin 1893)

 

Le maire Gâcon a fait « tâter le terrain » (l’expression est de lui) auprès du préfet par Mathey pour obtenir la nomination d’une institutrice congréganiste, et s’adresse en ces termes à Dulac «  Je suis persuadé que si tu voulais bien t’occuper de cette affaire soit auprès de M. le Préfet, soit auprès de M. l’Inspecteur d’Académie, tu pourrais réussir. » (lettre du 12 juin 1893). On doute que Dulac, dont la fermeté et la loyauté républicaine étaient reconnues même chez ses adversaires, et dont la méfiance envers ceux qu’il appelait ironiquement les « académiciens », se soit compromis dans un jeu aussi hasardeux. La nomination d’une institutrice ne sera acceptée qu’à titre provisoire par l’administration, et la commune de Mervans ne fera construire une école de filles qu’après l’interdiction définitive des congrégations enseignantes, en 1904, sur les plans de l’architecte département Alfred Poinet. Mais ceci est déjà une autre histoire…

 

Sources.

 

Archives de l’architecte François Dulac, fonds privé.

 

Bibliographie complémentaire

 

Boutry Philippe, Le clocher, in Nora, Pierre (dir.), Les lieux de mémoire, Gallimard, tome 3, p. 3081-3107.

 

Michelin Robert, Le canton de Mervans au début du siècle, Editions du Groupe 71, 1989.

R. Michelin est également l’auteur d’un document sur le projet de classement du clocher de Mervans, élaboré en 1982 (archives communales).

 

Decrette Eric, Monin Sylvie, Un village bressan : Mervans. Approche historique, économique et sociologique, 1989. Des mêmes auteurs, un condensé dans Images de S&L, n° 83, 1990.

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