LA ROUTE D'AUTUN A BLANZY FIN 18eS  

 

LE RESEAU ROUTIER DANS LE SUD DE L’AUTUNOIS A LA FIN DU 18e SIECLE

 

 

3. LES ROUTES DE TROISIEME ET QUATRIEME CLASSES 

 

3.4. Section d’Autun à Blanzy.

Il s’agit dans le programme de 1784 des Etats de Bourgogne de l’amorce de la route n° 42 d’Autun à la Généralité de Lyon (Beaujeu). L’histoire de cette route a été minutieusement étudiée par L. Blin [L. Blin, 1969]. Pour résumer, toute la question était de savoir où passerait la route d’Autun à Beaujeu censée être la plus courte parmi les itinéraires de Paris à Lyon traversant la Bourgogne. Les ingénieurs de la province avaient prévu un tracé par Montcenis, Blanzy, Saint-Bonnet-de-Joux, Saint-Léger-sous-la-Bussière, le col de Crie - tracé auquel s’opposaient les échevins de Charolles.

Histoire.

Rappelons ce qui avait déterminé le choix de Montcenis et de Blanzy en 1784. « Le gouvernement ayant demandé que cette route passât par Montcenis afin de faciliter le transport du charbon de pierre des mines des environs de cette ville dans les provinces voisines, où la rareté des bois, et leurs hauts prix en nécessitent l’usage, et encore pour donner une desserte à la Fonderie royale d’artillerie qu’on fait construire à Montcenis : en conséquence, MM. les Elus généraux de Bourgogne ont déterminé ce point, et celui de Blanzy, où sera jeté un pont sur le canal du Charolais, pour y faire passer cette route. » [A.D.S.L. C 729].

La décision venait donc du pouvoir central. M. de Vergennes, ministre des Affaires Etrangères et seigneur en Autunois (Toulongeon), qui avait soutenu la création de la Fonderie royale du Creusot, accordait une bienveillante attention aux routes de son pays. Mais c’est surtout M. de Calonne, Contrôleur général des Finances, qui était intervenu auprès des Elus généraux le 29 novembre 1784 : « Qu’ils veulent bien considérer les conditions du transport tant à Lyon qu’à Paris des fers et des charbons de Montcenis et Blanzy attendu que les forges fabriqueront 10 millions de fer par an et que l’exploitation des mines dépassera 150 milles de charbon, il y a là des motifs d’intérêt public qui doivent prévaloir. »  [A.D.C.O. C 3366].

Le sous-ingénieur Pierre-Jean Guillemot, en réponse aux prétentions de Charolles contre une route par Montcenis, déclarait : « C’est moins pour faire une route d’Autun à Beaujeu que l’administration s’est décidée à ordonner celle dont il s’agit, que pour former une communication désirée depuis longtemps d’Autun à Montcenis, et pour desservir par une route dirigée du nord au sud un grand espace du Charolais qui n’était traversé que par des routes dirigées du levant au couchant. » [A.D.C.O. C 4362].

Le choix de la route par Montcenis et Blanzy étant décidé, voici que s’ajoute en 1785 une nouvelle polémique sur la suite du tracé : faut-il passer par Saint-Bonnet-de-Joux et les montagnes du Beaujolais, ou par Cluny, et de là rejoindre Lyon par Crèches-sur-Saône en franchissant la crête du Mâconnais au col du Bois Clair ? Appelé à donner son avis, l’ingénieur Gauthey remet un rapport le 10 août 1785 dans lequel il fait observer « qu’il n’y a aucune apparence que [ces itinéraires] puissent servir pour le commerce entre Paris et Lyon, ni même pour la Poste. » Puis il tranche malgré tout en faveur du tracé par Cluny : « Puisque le chemin d’Autun à Montcenis est décidé pour la desserte de la Fonderie royale, puisque le chemin de Montcenis à Saint-Nizier est fait, et ouvert jusqu’au-delà de Blanzy, que 6 lieues et demie le séparent de celui de Salornay à Cluny, on desservira par un raccordement un des pays de Bourgogne les moins traversés par les grandes routes. » [A.D.C.O. C 3835].

Les Elus généraux n’avaient d’ailleurs pas attendu les conclusions de l’ingénieur pour faire arrêter, par délibération du 17 janvier 1785, les travaux au-delà de l’étang du Plessis (Blanzy) en direction de Saint-Bonnet-de-Joux, et pour écrire à Calonne trois jours après que « la route du Mâconnais attirera les visiteurs par la curiosité de voir l’établissement de Montcenis [la Fonderie royale] et celui de Cluny [l’abbaye]. » [A.D.C.O. C 3266]. Surtout, on reportait l’essentiel des travaux restant à exécuter sur les Etats du Mâconnais. Le 11 février 1786, les Elus généraux ordonnaient l’ouverture du chemin de Blanzy à Salornay (qui ne sera pas réalisé avant la Révolution).

Une ultime contestation va venir des dirigeants de la Fonderie royale du Creusot sous la forme d’un mémoire transmis aux Elus généraux par le prince de Condé, gouverneur de Bourgogne (« l’oreille » de l’Etat), le 6 mars 1786. Inédit, en voici un large extrait : « Le nouveau chemin devait être porté dans la vallée même de la Charbonnière pour deux raisons plausibles. La première est que cette vallée méritait la préférence à tous égards sur Montcenis, petite ville située dans les montagnes, qui le cède à plus de 50 villages de la Province et ne doit sa célébrité actuelle qu’au voisinage des grands établissements qui s’élèvent sur les mines de charbon [la Fonderie royale et la Cristallerie de la Reine]. La seconde est que cette route nécessaire au commerce en serait la meilleure et la plus courte. […] Suivant le traitement qui en a été fait, on se rend d’Autun à Marmagne, de Marmagne à Montcenis en laissant la vallée de la Charbonnière à plus d’une demi-lieue sur la gauche. De Montcenis à Saint-Nizier et de Saint-Nizier à Blanzy, on lui fait décrire un angle considérable. […] Cette fausse direction fait rencontrer la montagne du Poirier longue et rapide, au lieu que si on se dirigeait par la vallée de la Charbonnière, on trouverait dans une ligne droite jusqu’à Blanzy une plaine de plus de 2 lieues, qui n’est entrecoupée par aucune rivière. »

« Cette direction est la seule vraie. On épargnera aux corvéables des travaux inutiles et aux voyageurs les périls d’une route impraticable. […]Dans le nouveau plan, le voyageur trouvera des facilités et des jouissances : la Fonderie royale ; et surtout la manufacture des Cristaux et Emaux de la Reine étant plus exposés aux regards du public, il en résultera pour ces établissements un accroissement de célébrité et des bénéfices plus considérables. »

« Mais ce qui est décisif, c’est qu’il faut aux deux grands établissements […] un chemin qui conduise directement au canal de Bourgogne [du Centre] ouvert dans le village de Blanzy. La route telle qu’elle est tracée au village de Saint-Nizier ne peut servir en rien à la traite des canons, des fers et autres matières fabriquées à la Fonderie royale, parce que cette route est trop montueuse et éloignée de plus d’une lieue. » [A.D.C.O. C 3853]

Le tracé proposé « par la plaine » pouvait s’appuyer sur une voirie existante qui ne nécessitait effectivement aucun passage à gué délicat ou la construction de pont, pour une large part identifiable dans les terriers de la région, encore bien repérable sur le terrain. Mais surtout, le canal du Centre est d’ores et déjà au cœur des préoccupations routières : il faut des routes commodes qui y conduisent. Les partisans de la route Autun-Lyon par Cluny en tirent eux aussi argument : « Les voituriers de Mâcon qui conduiront des vins au port de Blanzy pour être transportés ensuite à la Loire par le canal amèneront, à leur retour, du charbon de pierre, ce qui diminuera de moitié les frais de transport. » [A.D.S.L. C 729].

Quoi qu’il en soit, la construction de la section Autun-Blanzy demandera de nombreuses années, alors même que le tronçon Montcenis-Saint-Nizier avait été tracé, comme on l’a vu, vers 1770. Sur la carte de 1789, seule la partie Autun-Marmagne était empierrée ; le reste du parcours jusqu’à Blanzy demeurait revêtu de sable et de gravier.

Tracé et voirie antérieure.

Entre Autun et Marmagne, la nouvelle route emprunte en grande partie l’ancien chemin par Fragny, Montromble et le pont d’Ajoux sur le Rançon : le terrier de Marmagne (abbaye Saint-Martin d’Autun, 1599) ne laisse aucun doute à ce sujet [A.D.S.L. H SUPP 46], et le cadastre napoléonien permet de situer les vestiges du vieux chemin qui recoupe à plusieurs reprises les lacets de la route moderne. D’Autun, le chemin de Montcenis montait à flanc de la forêt de Riveau : ce chemin est aujourd’hui connu sous le nom de « chemin des Chèvres ». En 1757, le curé de la paroisse répondant à l’enquête Cassini précise que « de la porte orientale de la ville apellée porte de Matron part un chemin qui traverse tout le faubourg Saint Blaise […] et qui conduit droit à Montjeu ou, en déclinant un peu à l’orient, à Montcenis. » [A.D.C.O. C 3530].

Toutefois, à la fin de l’Ancien Régime, le chemin par le pont d’Ajoux était de plus en plus délaissé au profit d’un itinéraire par la vallée du Mesvrin que l’on atteignait à Broye par Montjeu : encore ce dernier était-il peu praticable puisque Courtépée déclare qu’il n’avait pu le parcourir qu’à pied en 1776 [Mémoires de la Société Eduenne, tome 19, 1893, p. 100]. Cependant en 1784, on hésitait encore sur le tracé de la nouvelle route, pensant même emprunter celle d’Autun à Toulon par Mesvres, et de ce point, suivre la vallée du Mesvrin jusqu’à Marmagne. Le 28 janvier les Elus généraux s’adressent en ces termes au ministre Vergennes, prêt à encourager ce tracé (qui favorisait au passage la desserte de son domaine de Toulongeon) : « Il est peu de voyageurs qui n’aiment mieux suivre un chemin mauvais et plus court que d’allonger leur route d’un quart. Celui de Montromble sera toujours placé sur les plateaux ou à mi-côte, et on n’aura rien à craindre des ravins et des ensablements. » [A.D.C.O. C 3266]. Deux arguments majeurs justifiaient le choix de l’itinéraire par le pont d’Ajoux : parcourir « un pays éloigné des grandes routes et qui n’attend que celle-ci pour être vivifié », et « traverser la forêt royale [de Planoise] dont le produit sera plus que doublé. »

Près de Château-Pigenat, où s’élevait le domaine des Bois, la nouvelle route de Montcenis devait couper la vieille chaussée gallo-romaine d’Autun à Tournus et à Mâcon dont l’emprise fut cédée au sieur Pigenat « pour le dédommager du terrain qui lui a été pris pour la construction de la nouvelle route. » Plus bas,  le vieux pont d’Ajoux, sur le Rançon, avait été reconstruit dès 1720 [A.D.C.O. C 4363].

Les Archives départementales conservent les dessins des deux ponts de Marmagne dressés par l’ingénieur Guillemot [A.D.S.L. C SUPP PC 7]. La construction du pont sur le Mesvrin fut adjugée le 29 janvier 1787 à Hugues Valvin, entrepreneur à Autun, pour 3 840 livres, mais en 1788, l’ouvrage n’est pas encore fondé [A.D.C.O. C 4362]. De Marmagne à Montcenis, la route s’engage dans la gorge du Bois du Ruault : il ressort d’une charte datée vers 1168  concernant la terre de Pouilly dépendant de La Charité-sur-Loire que c’est l’itinéraire depuis le 12e siècle au moins [R. de Lespinasse, Cartulaire de La Charité-sur-Loire, charte n° 33, page 93-96]. En 1787, il fallut construire un raccordement pour permettre à Jean Saclier d’accéder à la route neuve depuis le moulin du Riau situé en contrebas [A.D.C.O. C 4362].

On profita du passage de la nouvelle route pour paver et éclairer les rues de Montcenis de 18 lanternes [A.D.S.L. C SUPP SUBD 18]. On se reportera à la section précédente [3.3] à propos du tracé ordonné depuis 1770 entre cette ville et Saint-Nizier. Il existait un vieux chemin tendant de Saint-Nizier à Blanzy au 17e siècle, « très mauvais et très fascheux aux passants principalement en temps d’hiver. » [R. Chevrot, décembre 2001] qui se confondait peut-être en partie avec le chemin de Montauloup à Savigny signalé par le terrier de Blanzy (1536) [A.D.SL. H SUPP. 27]. Mais l’examen du plan-terrier de la seigneurie Torcy (1750), dont les possessions s’étendaient jusqu’aux rives de la Sorme, aujourd’hui conservé dans les archives de l’Académie Bourdon au Creusot, ne laisse aucun doute : la route du carrefour de La Gaité à Blanzy a été tracée ex nihilo.

La présence d’un pont sur la Bourbince à Blanzy est sans doute liée depuis le Moyen-Âge à la présence d’un doyenné clunisien et au passage d’un itinéraire vers le prieuré de Mesvres par les vallées de la Sorme et de la Brume, sous la protection de la tour du Bost. En 1666, l’intendant Ferrand note pour Blanzy « qu’il y a un pont de pierre tout ruyneux qu’il est nécessaire de restablir pour l’utilité de la communauté. » [A.D.C.O. C 2884] ; quelques décennies plus tard, vers 1700, l’intendant Ferrand signale que le pont de Blanzy, « servant pour la communication de la Bourgogne avec le Charolois » a été réparé depuis une quinzaine d’années environ, mais reste « encore fort ruineux » ; il est rétabli en 1738, pour 1200 livres, par Nicolas Pelletier, tailleur de pierre; les ingénieurs Gauthey et Guillemot signent les plans d’un pont neuf construit en 1787 par l’entrepreneur Menot, qui doit d’ailleurs construire 3 ponts et 5 aqueducs entre Saint-Nizier et Blanzy ; c’est le pont actuel élargi en 1936 ; les plans sont conservés [A.D.S.L. C SUPP PC 7]. Détail technique : l’adjudicataire doit employer des grès durs provenant de la carrière des Minots (Montcenis) ou de la Côte des Poiriers. [A.D.C.O. C 4362] 

Voirie moderne

Comme l’a exposé L. Blin en son temps, la route de Montcenis à Cluny ne fut pas achevée avant la Révolution. Dans l’Annuaire de Saône-et-Loire de 1807, elle est citée comme route dont on a abandonné la construction. Elle apparaît alors comme un tronçon de la route de 2e classe de Châtillon-sur-Seine à Belley, puis route de 3e classe de Châtillon à Mâcon en 1811. Dans le classement de 1824, elle devient route royale n° 80, ce qui lui vaut dans les années 1840-45 la reprise des travaux, notamment la célèbre montée du mont Saint-Vincent par la gorge de Command. Pour notre secteur, le tracé est rectifié entre Blanzy et Montcenis (par Les Beaujours). La route par le pont d’Ajoux est délaissée au profit d’un tracé neuf par Les Baumes (Antully) et la gorge du Meurger Blanc [A.D.S.L. 2S 397]. D’Autun au carrefour de La Valouse (près de Cluny), l’actuelle D 980 est certes ouverte sur des horizons superbes, parmi les plus beaux du département : mais trop accidentée, cette route ne connut jamais le destin national voulu par ses créateurs du 18e siècle qui voulaient y reconnaître « la voie la plus courte de Paris à Lyon ». Quant à la vieille route du pont d’Ajoux, elle est devenue la D 287 entre Marmagne et Fragny : ses lacets héroïques à travers de belles hêtraies et ses vues plongeantes sur la vallée du Rançon en font l’une des belles routes de l’Autunois.

 

© 2017