LE COL DES BAUDOTS  

LE COL DES BAUDOTS : SUR LA LIGNE DE PARTAGE DES

EAUX MEDITERRANEE-ATLANTIQUE ?

 

 

 

Une affirmation géographique à nuancer...

 

Le col des Baudots (424 m) est franchi par la RN 80, branche nord de la Route Centre-Europe-Atlantique E 607, entre Chalon-sur-Saône et la Communauté urbaine Le Creusot-Montceau-les-Mines. Aujourd’hui presque intégralement achevée en route à quatre voies au terme de 40 ans d’existence, elle a été dotée d’une signalisation indiquant le seuil de partage des eaux Méditerranée-Atlantique au franchissement du canal du Centre, et la ligne de partage des mêmes eaux au col des Baudots. Ce qui signifierait que l’on bascule, de part et d’autre de cette ligne de crête, du bassin de la Saône à celui de la Loire. Qu’en est-il exactement ?

 

        

 

L’examen de la carte topographique de l’I.G.N. (Ecuisses 2926 Est) et l’étude minutieuse du terrain montrent qu’au point précis de la signalisation du col des Baudots, on ne change aucunement de bassin dans le sens indiqué. En effet, la route ne fait que passer du bassin versant de la Guye à celui de la Dheune, rivières tributaires l’une et l’autre de la Saône, et par conséquent du bassin rhodanien. Le hameau des Baudots, situé sur la commune de Marcilly-les-Buxy et une vingtaine de mètres au-dessus du niveau de la R.C.E.A., n’est lui-même pas davantage concerné par un partage mer-océan, puisque de là, les eaux ruissellent soit vers la Dheune, soit vers le Brennon, affluent de la Guye qu’il rejoint entre Germagny et Genouilly.

 

Alors, où est donc cette frontière hydrographique majeure entre Loire et Saône, entre bassins atlantique et méditerranéen ? Dans le département de Saône-et-Loire, c’est une ligne plus ou moins sinueuse, de direction générale nord-sud, qui s’étire des hauteurs de Saint-Gervais-sur-Couches jusqu’à son point le plus bas à Longpendu près d’Ecuisses (310 m), qui correspond simultanément au bief de partage du canal du Centre, et donc au seuil signalé. Elle se poursuit sur la crête de la grande dorsale cristalline, véritable colonne vertébrale du département, par les sommets de Mont-Saint-Vincent et Suin, jusqu’à son point culminant, le mont Saint-Cyr (771 m) qui appartient au Charolais, en se rapprochant de son articulation avec le massif du Haut-Beaujolais au col d’Ajoux près de Monsols (Rhône).

 

Plus précisément pour la région creusotine, la ligne court du « volcan » de Drevin au bief du canal du Centre par Les Couchets, La Beaujarde, Les Pagnes et Le Bois-Labert, enfin le quartier d’Avoise à Montchanin. Le seuil de l’étang de Longpendu, remarqué depuis le 16e siècle au moins par les géographes, comme mettant en communication les bassins méditerranéens et atlantiques par la Dheune et la Bourbince, fut mis à profit au 18e siècle par l’ingénieur Emiland Gauthey pour y créer le bief de partage des eaux du canal du Centre. Remarquons que les ingénieurs du 20e siècle y ont fait passer la R.C.E.A., mais aussi la ligne du T.G.V. sud-est, le rond-point du Pont Jeanne-Rose chevauchant lui-même cette ligne hydrographique majeure. De là, cette dernière remonte vers Saint-Laurent-d’Andenay par la station électrique, traverse le hameau des Pariats, puis à l’est du  bourg de Saint-Laurent, suit l’ancien chemin parallèle à la D 18, jusqu’à sa jonction avec la D 977 (route de Buxy), à 2,5 km environ à l’ouest du col des Baudots ; elle décrit alors un angle aigu et change d’orientation, tantôt à gauche, tantôt à droite de la D 977, suivant la crête de Bel-Air jusqu’au hameau de La Galoche, où elle se confond avec une autre limite, de sinistre mémoire, nommée Ligne de Démarcation entre France libre et France occupée. De la Galoche à Mont-Saint-Vincent, la ligne de partage des eaux suit une crête continue par Thésut, Dieulegard, et Le Portus.

 

         

             La ligne de partage suit le chemin, doublé par la D 18, qui relie Les

          Baudots à Saint-Laurent-d'Andenay.

 

Bien que de faible altitude en moyenne, elle constitue une véritable barrière climatique et culturelle entre les pays de Loire et les pays de Saône. Climatique : les usagers de la branche nord de la RCEA au col des Baudots et de la branche sud au col des Vaux entre Clunisois et Charolais, la perçoivent bien : elle arrête les nuées océaniques d’un côté et le souffle rhodanien de l’autre. Il s’y forme d’épais brouillards qui n’arrivent pas toujours à forcer le passage et y tournoient comme en un pétrin infernal. Culturelle : schématiquement, d’une part les paysages ouverts, avec la vigne, les communes à territoire réduit et à l’habitat concentré, où domine depuis longtemps le faire-valoir direct et les usages communautaires ; d’autre part les pays d’enclosures, aux vastes communes et à l’habitat très dispersé, au foncier longtemps resté entre les mains de quelques propriétaires, avec un mode culturel plus replié. Cela se retrouve par exemple dans la carte de l’alphabétisation, avec une zone obscure, très en retard à l’ouest, et une zone éclairée, plus précoce à l’est. Toutefois la ligne de partage des eaux ne correspond pas ici à celle des ethnologues concernant les limites des pays de droit écrit ou coutumier, des toits plats à tuiles creuses ou les toits aigus à tuiles plates.

 

Le col des Baudots, passage routier immémorial.

 

Tous les auteurs ont souligné l’importance du couloir naturel Dheune-Bourbince, trait d’union entre la Saône et la Loire, en partie orienté sur l’accident géologique de direction varisque (le célèbre V hercynien). Autant que le val de Saône, voie royale des civilisations, ce sillon a été un des vecteurs majeurs de la pénétration humaine à l’intérieur des collines, notamment à l’âge néolithique qui avait vu s’implanter la civilisation chasséenne pour ainsi dire sur une figure de proue du relief qui domine la trouée de Chagny. De cette trouée s’élève une ligne de crête par Châtel-Moron, Villeneuve - justement surnommé en Montagne -  Les Baudots, Dieulegard, Mont-Saint-Vincent, qui, telle une chaussée de géant, met en relation la Côte bourguignonne et son plat pays avec le Charolais. De la Dheune le plus souvent franchie à gué, des itinéraires secondaires partaient vers Couches et Autun, vers Montcenis et Toulon. Cette voie immémoriale était peut-être doublée par un sentier à mi-côte, passant plus près des villages, qui a conservé partout le nom de rue ou chemin au Loup, et qui rejoignait la piste faîtière… à Saint-Loup ! (Saint-Leu). Au 17e siècle, l’ancien chemin de Dijon à Charolles s’aventure dans les fonds incertains de la vallée de la Dheune, livrant passage au service postal des Messageries du Charolais, aux vins de Santenay et circonvoisins ; il se laisse encore aisément suivre de Saint-Bérain à Montchanin-le-Haut. Derniers avatars : le tracé du canal du Centre à la fin du 18e siècle, puis la voie de Dijon à Nevers ou à Roanne au 19e siècle.

 

Mais ce qui est plus remarquable encore, et que peu d’auteurs ont signalé, c’est que le sillon lui-même fut davantage encore, et constamment, franchi transversalement, car la plupart des itinéraires qui mettent en communication les bassins de la Saône et de la Loire, le font en abordant frontalement le relief qui découpe le territoire départemental en lanières. Les voies antiques et la voie fluviale remontaient du sud de la Gaule jusqu’à Chalon, qui marque le point précis où la Saône se rapproche au plus près des collines. Laissant les voies de plaine filer vers Besançon et Langres (voies du Rhin), les autres pistes vont buter sur les collines pour atteindre le bassin de la Seine (par Beaune, par Arnay), et le bassin de la Loire (par Autun, par Toulon). Le grand axe éduen notamment, qui relie la Saône (Chalon) à la Loire (Decize) affronte successivement la masse compacte du plateau d’Antully et le Morvan. Si l’on part de Tournus ou de Mâcon, têtes de pont sur la Saône, même constat, on passe coûte que coûte par les cols du Charolais ou du Mâconnais. Longtemps, les vins du Mâconnais seront acheminés vers le port de Pouilly-sous-Charlieu par le difficile Pas de Montmelard, pérennisant le vieil itinéraire médiéval de Cluny à Marcigny ; le 18e siècle lui préférera la route par le col des Vaux et Charolles pour atteindre la Loire à Digoin. De Tournus, ne partiront que des itinéraires secondaires vers Cluny, Bourbon et Autun.

 

En bref, le réseau routier entre les deux cours d’eau constitue ce que les historiens nomment des itinéraires de portage, c'est-à-dire de transbordement de l’un à l’autre. De cette façon sont expédiés, par exemple, les vins de Bourgogne, les bois de marine des plaines de Saône, les bovins du charolais vers les régions du centre, vers Paris ; inversement, sont acheminés vers la Bourgogne les sels de l’Atlantique, divers produits manufacturés. La mise en service du canal de Briare (1642) sera déterminante pour orienter le trafic vers Digoin et la Loire, et conquérir le marché parisien. C’est dans cet esprit que les Etats de Bourgogne font ouvrir en 1770 une route neuve, à partir d’un vieil itinéraire médiéval, de Chalon à Digoin par Saint-Désert, Moroges, Les Baudots, Montchanin-le-Haut, Le Gratoux, La Coudraye et Toulon. Le col des Baudots se retrouve une nouvelle fois sur un itinéraire majeur ! C’est en étudiant le tracé de cette route que Gauthey déterminera les moyens d’alimenter le canal à partir des rigoles de Bondilly et de Marigny.

 

Face à un immense horizon sur le Morvan, les plateaux autunois, la nébuleuse urbaine du Creusot et les collines du Couchois, le col des Baudots connaît aujourd’hui une vocation routière internationale, secoué par le fracas incessant des convois qui relient l’est et l’ouest de l’Europe, héritant ainsi d’une vocation immémoriale dévolue autrefois aux vieilles pistes néolithiques montées de Chassey, au chemin postal parcouru deux fois par semaine par les chevaux des Messagers du Charolais, à la vieille route héroïque des Etats de Bourgogne de Chalon à Digoin, et dans une certaine mesure, au canal du Centre créé par Gauthey.

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