LE NOM DES RUES EN SAÔNE-ET-LOIRE  

 

LE NOM DES RUES EN SAÔNE-ET-LOIRE

 


Les noms de rues, comme tous les toponymes, relèvent d’abord de l’initiative de leurs usagers, les habitants eux-mêmes. La rupture se produisit autour de 1600 quand, à ce système spontané, se substitua un « monopole dénominatif » dans lequel les grands personnages de l’Etat, mais aussi les notables locaux, se glorifiaient. En réalité, ce système honorifique, initié par Sully, mit deux siècles pour gagner toutes les villes de France. La concurrence des hommes de lettres, promus au rang de gloires nationales, attendra la seconde moitié du 18e siècle.

Comme on le sait, la Révolution fut une grande période de « républicanisation » des noms de lieux, suivie dès les années 1802 – 1806 par un retour progressif aux appellations anciennes. Seules quelques grandes villes seront ensuite marquées par les célébrations militaires de l’Empire. La Restauration tenta, assez vainement d’ailleurs, d’imposer un système étatique surveillant étroitement les initiatives locales. Cette époque inaugure l’éclectisme qui célèbre dès lors aussi bien les scientifiques et les artistes que les villes d’Europe. Le Second Empire remit au goût du jour les héros de l’ère napoléonienne. Mais c’est finalement la IIIe République qui politisera vraiment le système : savants et artistes devront côtoyer, voire s’effacer devant les gloires du Panthéon républicain. Désormais, les grands conflits mondiaux, plus que les alternances politiques, influeront sur la toponymie urbaine.

Pour la présente analyse, on a limité l’étude aux seules villes dépassant 15 000 habitants, qui totalisent déjà plus de 1 500 dénominations (celles-ci ne correspondent pas au nombre des rues et places : ainsi, le nom de Lamartine, à Mâcon, s’applique à quatre sites). Bien entendu, il ne s’agit pas d'entreprendre ici une étude d’ordre étymologique mais plutôt statistique. Pour l’interprétation et l’histoire des noms des rues, on se reportera aux travaux indiqués en annexe.


HONORIFIQUES NATIONAUX OU UNIVERSELS


On remarque une relative égalité d’importance donnée à cette série par nos villes, autour de 30%, avec un avantage pour Chalon (43,2%). Le tableau 2 nous montre les personnages les plus fréquemment honorés. Mais l’examen de détail révèle bien d’autres choses. Autun se distingue en oubliant la plupart des savant et artiste cités ailleurs. On observe aussi que certains noms cumulent les titres de gloires locale et nationale ; la palme revient ici à Chalon avec Denon, Baillaud, Niepce, Pontus de Thiard, Boucicaut et Lagrange.

L’Ancien Régime est représenté par un seul homme politique (Colbert, à Chalon), davantage par les  militaires, au Creusot notamment, mais surtout par les savants, écrivains et artistes : Corneille, Molière, Voltaire, Mansard, Papin, Lavoisier, Pascal, Parmentier, Monge, tous cités deux ou trois fois.

Les références antérieures  sont plus rares : Ambroise Paré, Montaigne.

La Révolution française est particulièrement honorée à Montceau où l’on retrouve le nom de tous ses grands chefs ; seule, Chalon, qu’on retient pour sa rue Fructidor, distingue Condorcet.

A peine l’Empire a-t-il droit de cité, avec Mac Mahon à Autun.

La République fournit le personnel essentiel. Lamartine, pourtant gloire locale, ne détrône pas Hugo. Comme on le voit, les politiques les plus honorés sont des hommes de gauche : Jaurès, Guesde, Clémenceau, Carnot, Gambetta, Barbès, Blanqui, Ferry, Herriot. La concurrence vient des militaires : de Gaulle, de Lattre, Leclerc, Lyauthey, et Juin sont en vedette, ainsi que des aviateurs : Saint Exupéry, Guynemer, Mermoz, Edith Cavell, pour les plus cités.

Le Creusot se distingue avec les noms des grands chefs socialistes non retenus ailleurs : Vaillant, Sembat, Guesde, Mendès-France… quelques personnalités consensuelles pour leurs engagements à titre divers se détachent : Cassin, de Coubertin, Dunant, Moulin, Monnot, Louise Michel, tous cités deux fois.

Les hommes de lettres, dont on peut lire le classement dans le tableau 2, ne sauraient être gênés par l’ombre des musiciens et des peintres dont aucun n’est mentionné plus d’une fois ; seul Greuze, originaire de Tournus, a trois rues ; quelques noms d’artistes reviennent à deux reprises : Jouvet, Brel, Brassens, Vilar, Piaf. Du côté des savants, Curie et Pasteur devancent tous les autres d’une place seulement. A noter pour Chalon le choix lié à l’histoire de l’image : Marey, Lumière, Eastman, tandis que Niepce n’est honoré qu’à Chalon et Montceau. Les célébrités étrangères sont sous-représentées, à l’exception de Kennedy, trois fois nommé ; on trouve deux fois Allende et Luther King, une fois Wilson, Benès, Albert 1er, König ; Montceau rend hommage à trois personnalités polonaises : Mickiewicz, Jagellon et Sobieski.

Comme la Révolution l’avait fait, la République s’honore elle-même avec ses valeurs et ses repères. Le mot lui-même apparaît quatre fois ; Mâcon célèbre les Droits de l’Homme, Chalon la Liberté. La fin des trois derniers conflits est soulignée trois fois, celle de la chute de l’Empire (4 septembre 1870) seulement au Creusot. Régiments et bataillons sont glorifiés dans chaque ville avec deux mentions pour le 56e R.I. A cette série on peut rattacher la mémoire accordée aux provinces et villes martyres : Alsace - Lorraine (3 fois), Verdun (4 fois), Flandres – Dunkerque (2 fois). Au Creusot on honore les Martyrs de la Libération, à Chalon ceux de la Résistance, à Autun les Fusillés-Résistants, à Mâcon la Résistance. Le Creusot est la seule ville ayant conservé le nom des grandes batailles des deux empires (Arcole, Malakoff, etc.), allant jusqu’à célébrer un canon, le Long-tom, utilisé pendant la guerre du Transvaal, ce dernier nom étant cité aussi à Chalon, ainsi que Sébastopol. Le Creusot est seule à posséder un boulevard de la Croix-Rouge.

Le nom des saints, pour les villes anciennes, est le plus souvent hérité du vocable des paroisses ou des institutions et communautés religieuses (ces dernières sont parfois nommées : 6 à Mâcon, 4 à Autun et Chalon) mais, dans les cités modernes, il ressort de l’initiative patronale dont l’emprise fut forte ; les saints y glorifient indirectement les Schneider ou les Chagot, leurs familles ou institutions. S’il est curieux de noter l’absence de sainte Barbe à Montceau, on trouve celle-ci au Creusot, au côté de saint Eloi et saint Laurent, respectivement patrons des forgerons et des verriers.

Ce dernier point nous amène maintenant à constater combien la glorification du peuple est mince par rapport à celle de la Nation, à peine une dizaine de corporations d’artisans ou d’ouvriers : Cordiers à Autun et Mâcon, Maréchaux à Autun, Cloutiers et Tonneliers à Chalon, Puddleurs, Lamineurs, Mineurs et Marbriers au Creusot.

Notons, en conclusion de cette longue série, que c’est elle qui fournit le plus fréquemment le nom des grands axes urbains, avenues pénétrantes, ronds-points et places, boulevards et rocades.


HONORIFIQUES LOCAUX


Comme on l’a vu, quelques gloires locales se hissent sur la scène de l’histoire nationale : aux noms cités plus haut, on pourrait ajouter ceux des Eduens et du Chancelier Rolin à Autun, le Roi Gontran et Gauthey à Chalon, Lacretelle et Rambuteau à Mâcon. Mais, pour l’essentiel, cette série concerne des notables, parfois anciens propriétaires de terrain (Abbé Perrot au Creusot), des bienfaiteurs (Thévenin à Chalon), des érudits (Bulliot à Autun). Les noms d’anciens élus (maires, députés, sénateurs) sont très nombreux ; Jean Bouveri, député-maire républicain de Montceau, semble être l’un des rares à être cité en dehors de sa circonscription, au Creusot. Chagot (Montceau) et Schneider (Le Creusot et Chalon), représentent le patronat local. Une place grandissante au cours des dernières décennies a été réservée aux héros et figures de la Résistance locale. On est étonné de voir qu’Autun, tête d’un diocèse très ancien, n’a retenu le nom que de trois évêques, dont Talleyrand ; elle n’a pas oublié celui du Cardinal Perraud.

Il est frappant de voir, avec le tableau n°1, que Montceau et Le Creusot montrent, dans cette série, des pourcentages inférieurs à ceux des autres villes, constat sans doute à mettre au compte d’une historicité moins ancienne : édilité et notabilité s’y trouvent statistiquement plus réduites.


TERROIR ET USAGES


Il s’agit de noms hérités de couches onomastiques plus anciennes, qu’ils viennent de l’environnement naturel ou agraire, antérieur à l’urbanisation, ou de l’histoire urbaine avec ses corporations, ses activités. Dans le groupe des villes anciennes, Mâcon a mieux conservé ce patrimoine à travers ses noms de rues que Chalon (cf. tableau 1) ; dans les cités modernes, Montceau a davantage intégré son terroir que Le Creusot. Parmi les noms rappelant le monde rural, citons les Essarts à Mâcon, les Prés-Devant à Chalon, le Grenouiller au Creusot, les Champs-Pagnot à Montceau, et le Puits-Charpiot à Autun. D’autres noms suggèrent des activités ou sites disparus : l’Arbalète à Autun et Mâcon, la Glacière à Chalon, la Corderie au Creusot, la Sablière à Montceau, enfin la Motte, le Chatelet et la Citadelle à Chalon. Les rues Franche et au-Change rappellent d’anciens usages. Notons encore la cohorte d’appellations amusantes rappelant la trivialité des dénominations spontanées d’avant 1600, ou celles, énigmatiques, qui stimulent la sagacité des érudits locaux : Chauchien, Jambe-de-Bois, Tourne-Mouton à Autun, Tourneloup et Piété-Filiale à Mâcon, Cochons-de-Lait et Grain-d’Orge à Chalon, Bédouins au Creusot, Baraques à Montceau.

  Autun


GEOGRAPHIE


Le Creusot et Montceau, villes modernes ayant dû faire face à une urbanisation rapide et assez récente, ont davantage recouru à ce type de dénomination, vivier moins inépuisable pour elles que le terreau historique, trop mince ici. Les choix n’en sont pas pour autant abandonnés au hasard. Montceau a opté pour le nom d’une quarantaine de communes départementales ; Mâcon s’en est tenu à quelques villages voisins. Le Creusot, fidèle à une démarche thématique par quartiers, a choisi pour l’un de prestigieux noms de crus, pour deux autres des noms de lieux liés à des activités industrielles, sites d’implantations de succursales, d’annexes, de fournisseurs d’un côté, pays étrangers, clients de Schneider pour l’autre.

Les noms de provinces n’apparaissent pas à Autun, peu à Montceau, davantage ailleurs, surtout au Creusot et à Mâcon. La Bourgogne est citée trois fois, Auvergne, Champagne et Bretagne deux fois. Mâcon rend hommage à sa cité antique Matisco, à la Saône et à la Grosne, Autun au Morvan et à l’Arroux. Parmi les grandes villes citées, Strasbourg vient en tête (4 fois), avant Paris (3) et Lyon (2). L’Europe est à l’honneur dans trois villes. Les pays étrangers sont peu sollicités : Etats-Unis à Mâcon, Italie avec Rome, Naples et Turin, et encore Varsovie et Poznam, Novara, Solingen, Saint-Helens, tandis que tout un quartier du Creusot rappelle le nom des anciennes colonies françaises.

Il reste en définitive un champ restreint aux dénominations neutres (tableau 1) : moins d’un quart, sauf au Creusot, encore que cette neutralité, que l’on peut accepter sans réserve pour les noms de fleurs et d’oiseaux, puisse être discutée quand il s’agit d’édifices : si lieux de culte et mairie encadrent une même place, que penser du choix républicain de lui donner le nom de l’Eglise ou celui de l’Hôtel de ville ?  Un nom de rue peut être neutre, il n’est jamais banal car il résulte d’un choix, arrêté à un moment précis, et mérite d’être considéré comme un fait de mémoire.

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Cette courte étude datant de 1998 appellerait prolongement et  approfondissement appliqués à toutes les villes et bourgs de Saône-et-Loire : l’odonymie départementale attend son historien… Cependant, quinze après cette publication, quelle évolution peut-on observer dans les principales villes ? La référence politique semble en net recul : si le général de Gaulle est présent - sans doute l’homme du 18 juin 1940 plus que le chef d’Etat - les présidents de la Ve République n’ont pas systématiquement leur espace public : Georges Pompidou à Chalon seulement, François Mitterrand au Creusot et à Montceau ; notons la mémoire de Pierre Bérégovoy à Mâcon.

On recherche manifestement des références plus consensuelles dans l’humanitaire, les sciences ou les techniques, la culture et la Résistance. Quelques exemples : Guy Môquet à Mâcon, Becquerel et Cugnot à Chalon, Louis Aragon à Autun, Romain Gary à Montceau, Balthus à Autun, etc. Dans les villages, les noms des anciens maires sont fréquemment cités. Mais surtout, et c’est une tendance générale, les personnalités liées à l’histoire et la culture locales s’affirment partout, par exemple Louis Armand-Cailliat à Chalon, le chanoine Grivot et Louis Charlot à Autun ; au Creusot, sur le boulevard de l’Industrie, qui relie les différents sites industriels, s’ouvrent désormais des voies aux noms de personnalités longtemps occultées et dont l’activité est liée d’une façon ou d’une autre au développement des activités de la ville : Félix Fieux, Gabriel Jars, Emiland Gauthey, etc.

Enfin, et ceci est aussi une évolution générale, surtout dans les bourgs et les villages, il existe une volonté de conserver les toponymes immémoriaux du terroir dans un évident souci patrimonial, ceux que consacrent l’usage, le cadastre et les anciens terriers. Paradoxalement, certains de ces noms auraient tendance à régresser voire disparaître en milieu urbain ; un ancien maire du Creusot pouvait ainsi constater et regretter la disparition dans l’odonymie et la signalétique du mot « Villedieu », dont le site renvoie pourtant aux origines médiévales d’une cité qui a peu fait référence à son passé ancien dans les noms de rues. 

Fréquence des principales dénominations

Citations

5 fois

4 fois

3 fois

2 fois

1 fois

 

 

Politiques

Héros

Humanitaires

 

 

Jaurès

De Gaulle

Lamartine

De Lattre

Saint-Exupéry

 

Carnot

Cassin

Clémenceau

Coubertin

Gambetta

Guesde

Guynemer

Kennedy

Barbès

Blanqui

Churchill

Cot

Ferry

Herriot

Juin

Luther-King

Lyauthey

L. Michel

Michelet

Monnet

Moulin

Pompidou

 

 

Savants

ou assimilés

 

 

Ampère

Curie

Lavoisier

Pasteur

 

 

Berthelot

Papin

Cl. Bernard

Branly

Calmette

Charcot

Einstein

Monge

Paré

Parmentier

Pascal

Poincaré

Roux

Seguin

 

 

 

Ecrivains

 

 

 

Hugo

Camus

Corneille

A. France

Molière

Prévert

Barbusse

Cocteau

Colette

Eluard

Giono

Malraux

Péguy

Racine

Rolland

G. Sand

Voltaire

Zola

 

 

Divers

 

République

8 mai 1945

19mars 1962

 

 

11 nov 1918

Verdun

 

Alsace-Lorraine

Martyrs (Libération, Résistance)

Souvenir Français

51e R.I.

 




Bibliographie


 

 

MILO D. Le nom des rues, in NORA P. dir. Les lieux de mémoire. Gallimard, 1997, t. 2, p. 1887-1918.

CLEMENT B. et al. Le Creusot, noms des rues et lieux-dits. Ecomusée Le Creusot-Montceau, 1993.

VALLABREGUE J.P. Quais, rues et places : Montceau, cette inconnue. Le caractère en Marche, 1994.

GRIVOT D. Autun. Lescuyer, 1967, index p. 293-319.

VIOLOT R. Toponymie urbaine… Chalon-sur-Saône. Revue internationale d’onomastique, 1956-1957.

JEANTON G. Le Vieux Mâcon, Histoire des rues et des quartiers de la ville. Ed. La Tour-Gile, 1994, éd. originale, 1934.

LEUSSE G. (de) Les rues de Mâcon. Annales de l’Académie de Mâcon, t. 28, 1923, p. 302- 303.

 

 

                                 

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