LES COLONNES ROUTIERES DU XVIIIe SIECLE  

 

LES COLONNES ROUTIERES DU XVIIIe SIECLE

 

 

 

La restructuration du réseau routier bourguignon au 18e siècle, conduite par l’équipe d’ingénieurs sortis de la jeune Ecole des Ponts et Chaussées, et que dirige l’ingénieur en chef Thomas Dumorey, auquel succède Emiland Gauthey, s’accompagne de travaux impressionnants : nouveaux tracés, empierrements et pavages, construction de ponts et d’aqueducs, mais aussi de petits équipements routiers telles que colonnes indicatrices et  bornes « leugaires » (puisque les distances sont alors exprimées en lieues). Les bornes indicatrices font l’objet de plusieurs délibérations des Etats de Bourgogne parmi lesquelles il suffira d’en citer deux, car elles justifient les motivations qui président à leur érection au carrefour des routes.

 

9 novembre 1711

 

« […] Les poteaux qui avaient été posez sur les ordres de Sa Majesté dans les grands chemins, pour indiquer les routes, étoient la plupart détruites, et que c’étoit une occasion aux officiers qui conduisoient les recrües, ou d’autres corps de troupe plus considérables, et aux voyageurs, de s’écarter du droit chemin, de commettre beaucoup de désordres, et souvent d’enlever des hommes, sous prétexte de les prendre pour guide. »

 

2 septembre 1715

 

« Lesdits Elus généraux ont délibéré et ordonné à tous les habitants du duché de Bourgogne de faire planter des arbres fruitiers sur les grands chemins de cette province, et sur les chemins de traverse, et de rétablir les guides ou poteaux qui avoient été posez par les ordres de Sa Majesté sur les grands chemins, afin d’indiquer les routes et prévenir par là les désordres qui arrivent depuis que ces poteaux ont été ruinez »

 

[Archives départementales de Côte-d’Or : Ponts et Chaussées : C 3861]

 

Alors que ce petit patrimoine routier obsolète disparaissait presque irrémédiablement, il s’est trouvé quelques érudits locaux attentifs. Pierre Grivot, de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Chalon, publie en 1973 un article dans lequel il recense cinq de ces colonnes routières (Mémoires de la S.H.A.C. tome 52, p. 213-216). En reprenant la question, on a pu constater que les cinq bornes signalées existent encore – certaines d’entre elles étant d’ailleurs inscrites à l’Inventaire supplémentaire des Monuments Historiques - mais d’autres viennent aujourd’hui s’ajouter à cet inventaire qui n’a pas la prétention d’être exhaustif.

Les bornes-colonnes routières ont été plus ou moins déplacées de leur implantation d’origine, pour d’évidences raisons de sécurité et de protection ; toutes ne nous sont pas parvenues intègres, comme on le verra dans la description sommaire ; outre les directions, qui désignent en principe les étapes avec relais de poste, sont portées les distances en lieue, demie ou quart de lieue. La valeur de la lieue de Bourgogne est d’environ 4,872 m ; elle équivaut à 2000 toises, la toise valant donc 2,436 m (valeurs données par Courtépée qui ne manquait pas d’expérience en matière d’itinéraires). La numérotation des routes indiquées ici ne figure pas sur les bornes ; elle reprend celle inscrite dans le programme routier des Etats de Bourgogne en 1784. La toponymie a souvent conservé les termes de Guide ou Guidon pour désigner l’emplacement de colonnes routières, même après leur disparition. Au Creusot, une rue du Guide en garde aussi le souvenir.

 

 

BRIENNE, Le Guidon : carrefour des D 975 et D 971. Inscrite à l’Inventaire des Monuments Historiques. Calcaire. Située à l’ouest de Cuisery et du pont de la Seille, la colonne marquait la bifurcation de la grande transversale est-ouest n° 34 de la Franche-Comté (près de Beaurepaire) au Bourbonnais et au Nivernais (Bourbon-Lancy) avec la route n° 37 de Bourg à Chalon par Romenay, Cuisery et Simandre. La borne désigne en outre la direction de Besançon par Louhans, Lons-le-Saunier, Poligny, Arbois, et comme direction secondaire Saint-Amour (Jura). Bien mise en valeur par une aire fleurie d’information touristique, la pierre et les inscriptions sont sensiblement dégradées.

 

 

CHAGNY, carrefour de la Tuilerie : carrefour de l’ancienne N 6 et de la D 981. Inscrite à l’Inventaire des Monuments Historiques. Calcaire. Elle marquait le carrefour de la route de première classe n° 1 de Paris à Lyon par Arnay, Chalon et Mâcon avec la route n° 21 vers Dijon et la Champagne par Beaune et Nuits. Elle indique en outre la direction de Charolles par Givry,  Joncy et Saint-Bonnet-de-Joux, ainsi que celle de Cluny par Buxy et Saint-Boil. Cette colonne est fragmentaire ; les directions et distances ont été surlignées avec une peinture dorée qui en facilite la lecture, mais n’en améliore guère l’esthétique.

 

CIEL, pont de Charbonneau : carrefour de la D 973  et de la D 970. Calcaire. Elle se trouvait au carrefour de la route n° 31 de la Franche-Comté (Dole) à Chalon et de la route n° 10 de Paris à la Franche-Comté (près St-Germain-du-Bois) par Auxerre, Semur, Beaune et Mervans. Elle suggère aussi les directions de Dijon par Seurre, de Poligny par Pierre et Bellevesvre. Fragmentaire et dégradée, elle est masquée (mais protégée) par une glissière de sécurité.

 

COUCHES, faubourg Saint-Nicolas : route D 978. Calcaire. Autrefois enterrée, elle a été retrouvée à l’occasion de travaux et n’a sans doute pas retrouvé son emplacement d’origine. Elle jalonnait la route n° 35 de Louhans à Autun. Ses indications lisibles font apparaître la direction de l’ancienne route postale de Paris à Lyon (voir Mellecey). Réduite à l’état de fragment, elle marque l’entrée de la promenade Saint-Nicolas, ombragée de platanes, presque face à la maison dite des Templiers. Dans une propriété voisine, deux fragments d’une même borne servent de chaperon à un mur de clôture ; les inscriptions y sont peu lisibles, mais on peut discerner qu’elle indiquait la direction des « hauts-fourneaux de Montcenis par la Croix Meney » ; cette borne, dont un document signale l’implantation en 1786 [Archives départementales de Côte-d’Or, C 4352] était vraisemblablement implantée au lieu-dit Le Guide, près de Chalencey, qui marquait la jonction avec la route de Chalon, et où s’embranchait la « petite route de Montcenis » ainsi que l’indique le cadastre napoléonien de Couches (1812).

 

CUISEAUX, château des Princes d’Orange. Ancienne N 83. Calcaire. Cette borne-colonne marquait le carrefour de la route n° 36 sur l’itinéraire de Lyon à Besançon avec la route n° 19 tendant vers Dijon par Louhans, Mervans, Seurre et Cîteaux. Elle indique également la bifurcation vers Chalon à partir de Louhans par St-Etienne-en-Bresse (route n° 35 déjà citée pour les bornes de Mellecey et de Couches). Visiblement fragmentaire, cette borne a été placée sous le porche d’accès à l’ancien château des Princes d’Orange.

 

MELLECEY, Marloux : carrefour des  D 978 et D 981. Inscrite à l’Inventaire des Monuments Historiques. Calcaire. Le « Guide de Marloux », qui tire son nom de la colonne routière, est devenu le Rond-point de la Côte chalonnaise. La borne se trouvait au carrefour de la route n° 35 de Louhans à Autun par Chalon, et de la route n° 21 vers Dijon et la Champagne. L’axe majeur est constitué  par la section Autun-Chalon, resté jusqu’au milieu du 19e siècle un tronçon de la route postale de Paris à Lyon par Saulieu, Autun et Couches. Les autres directions secondaires indiquées sont les suivantes : route n° 41 vers Charolles par Joncy ; route n° 33 vers Digoin par Montchanin-le-Haut et Toulon ; route n° 40 vers Cluny par Buxy et Cormatin.

 

SAINT-JULIEN-DE-CIVRY, Le Guidon : carrefour de la D 985 et de la D 270. Grès. Elle se situait le long de la route n° 44 de Charlieu à Toulon-sur-Arroux par La Clayette et Charolles, à l’embranchement de la route n° 45 vers Paray par Lugny-les-Charolles. Bien visible, mais devenue peu lisible, elle marque sa différence avec les autres colonnes par son couronnement circulaire.

 

SAINT-YAN, place de la mairie : carrefour des D 982 et D 352. Inscrite à l’Inventaire des Monuments Historiques. Calcaire. Elle marquait la bifurcation de la route n° 16 de la Champagne (près de Châtillon) au Lyonnais et au Forez (Roanne) par Semur, Saulieu, Autun, Digoin et Marcigny, avec la route n° 38 tendant vers Mâcon par Charolles. Elle indique aussi la route de Dijon par Charolles, Joncy, Givry et Chagny; celle de Moulins par Chevagnes ; de Decize par Bourbon-Lancy. Bien mise en valeur devant la mairie, sa lecture en est facilitée par la peinture noire des directions et des distances.

 

Parfois prise pour une borne routière, la colonne située aux Orlans, à l’entrée ouest de Saint-Marcel, serait un des quatre fûts de colonne enfoui et retrouvé en 1989 qui proviendrait « d’un édifice de Chalon à l’époque de Gontran pour orner la basilique de Saint-Marcel » (A. Rebourg. Carte archéologique des Gaules. Saône-et-Loire : Saint-Marcel, 1994).

 

En marge des colonnes indicatrices routières, on aimerait citer au premier chef la borne de La Maison Blanche (Romanèche-Thorins), en bordure de l’ex-nationale 6, qui marque la séparation du « Beaujolois » et du « Mâconnois », à la limite actuelle des départements du Rhône et de Saône-et-Loire ; cette borne, mutilée par un véhicule, présentait l’aspect d’un petit obélisque dont ne subsiste que la base (information Jean Combier).

 

       

 

 La borne interdépartementale de Chagny, située sur le pont de la Dheune à la limite de Saône-et-Loire et de Côte-d’Or, est plus récente (19e siècle) ; elle jalonne l’ancien tracé de la route nationale 6, qui traversait Chagny ; protégée par deux chasse-roues, elle porte cette inscription sur la tranche : « La mendicité est interdite dans le département de Saône-et-Loire ». A peu de distance de là, en poursuivant l’ancienne route de Chagny à Beaune vers Corpeau (Côte-d’Or), on pourra voir, à l’entrée de ce village, une borne « milliaire » bien conservée (on désignait ainsi les bornes placées à distance de 1000 toises). Une autre borne de ce type est visible à St-Gengoux-le-National où elle orne le rond-point à l’entrée ouest de la petite ville, sur l’itinéraire de la grande transversale est-ouest de la Franche-Comté (Beaurepaire) au Bourbonnais (Bourbon-Lancy) par Tournus et Génelard (route n° 34), inachevée au 18e siècle.

 

                                

 

Bien des vestiges routiers ont certainement fait l’objet de réemplois ou restent dissimulés dans des propriétés privées. Pierre Grivot signalait ainsi quelques bornes dont il avait eu connaissance au cours de ses prospections. Le présent article veut être un appel à la vigilance des lecteurs pour poursuivre l’inventaire de ce patrimoine, en vue de sa conservation et de sa mise en valeur, démarche qui s’accorderait fort bien avec le projet de « Musée de la Route » cher à Fernand Nicolas.

 

                                 

 

 

 

 

 

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