LES GENTILSHOMMES CHASSEURS A PRODHUN  

Les « Gentilshommes chasseurs » à Prodhun.

 

Extrait de « Les Gentilshommes chasseurs », par le marquis de Foudras, 1848 :

 

Le pays au lieu duquel le magnifique château de Sully est bâti, a l’air créé tout exprès pour environner la demeure d’un chasseur. Au nord, ce sont les bois d’Epinac, d’Ivry, de Bligny-sur-Ouche ; au couchant, ceux d’Arnay-le-Duc, qui se lient aux immenses forêts du Morvan et de l’Autunois ; au midi, on trouve les grandes ventes de Saint-Emiland et d’Epiry, traversées par un certain torrent qu’on nomme Pont-d’Argent, et bornées par une certaine forêt de Planoise, dont vous me direz des nouvelles si jamais vous avez l’honneur de chasser dans ce pays-là, et surtout le bonheur d’en revenir sain et sauf. […]

 

Toute cette contrée si boisée est d’un accès difficile pour la chasse à courre. Le sol en est à la fois humide et pierreux ; les coupes sont grandes et mal percées ; quelques parties sont plates et sourdes ; d’autres sont sonores, mais alors tellement montueuses, qu’il faut se résigner à suivre de loin au petit pas. A la longue, ces obstacles ont un certain charme ; dans le début, on s’en arrange par amour-propre comme de beaucoup d’autres choses ; pour ma part, je les ai longtemps loués tout haut et maudits tout bas, avant de comprendre qu’ils étaient un plaisir de plus. […]

 

Un matin, nous étions plus tristes qu’à l’ordinaire, notre ami Jules Perret nous dit avec ce sourire si fin que tout Rallie-Bourgogne connaît :

« Je vois bien qu’il faudra que je vous donne mon sanglier.

- Comment ! Vous avez un sanglier, et vous n’en disiez rien ?

- Si je vous en avais parlé il y a huit jours, il est probable que je ne vous en parlerais pas aujourd’hui.

- Eh bien ! Où est-il, votre sanglier ? demanda impétueusement le marquis de Mac-Mahon.

- Dans mes bois de Prodhun.

- Et vous espérez qu’il aura attendu votre bon plaisir ?

- Je ne l’espère pas, j’en suis sûr.

- Allons trouver Racot, dit le marquis.

Racot se promenait de long en large devant son chenil, en fumant sa pipe.

« Racot, voilà M. Perret qui prétend avoir un sanglier dans ses bois de Prodhun.

- Il en est bien capable, répondit le grand homme avec son sang-froid homérique.

- Que faut-il faire ?

- Il n’est que midi, reprit Racot, je vais partir pour Prodhun, et ce soir je vous donnerai des nouvelles du sanglier. S’il y est, il faudra bien que je le trouve. » [Le sanglier ayant été localisé à Prodhun, une partie de chasse est programmée quelques jours plus tard.]

 

A l’heure dite, toute la bande joyeuse, renforcée d’Alexandre de Vitry, mettait pied à terre dans l’humble cour du modeste Prodhun. Un soleil aussi radieux que celui qui éclaira les prodiges d’Austerlitz avait réchauffé l’espérance au fond des cœurs qui doutaient encore, et semblait promettre la victoire aux moins confiants. Perret, debout sur le seuil de son shooting-box, recevait avec une modestie de bon goût, les félicitations, les bénédictions, les poignées de main de l’illustre assistance. Le sanglier était remis à dix minutes de la maison, que le déjeuner parfumait depuis la cave jusqu’au grenier. […]

 

J’ai beau creuser ma mémoire jusqu’au tuf, tourner et retourner dans tous les sens mes souvenirs, depuis le premier jusqu’au dernier, je ne trouve rien que je puisse comparer à la folle gaîté, à l’aimable entrain de ce repas. Toutes nos espérances, tous nos désirs, comprimés depuis quelques jours, faisaient explosion comme une liqueur généreuse et pétillante que le bouchon a longtemps rendu captive. Les gaillardises, les épigrammes, les toasts se succédaient comme les bouteilles, ou se croisaient comme les verres. On me demanda de chanter, je chantais alors, et je ne me fis pas prier ; on déclama des vers qui n’étaient ni de Lamartine ni de Victor Hugo, mais qui n’en parurent pas moins excellents. Parmi les convives, ceux-ci grisaient leurs voisins ; ceux-là se grisaient eux-mêmes ; d’autres remplissaient ces deux fonctions à la fois, comme ces députés qui sont en même temps receveurs généraux ; et au milieu de cet abandon qui ressemblait presque à du désordre, il y a cependant un chapitre sur lequel tout le monde fut discret : je me suis imaginé depuis que c’était parce que personne n’avait rien à dire ; nous étions presque tous mariés, et les célibataires étaient si jeunes !

 

La pièce dans laquelle le déjeuner avait été servi, était au premier étage ; tout à coup la porte s’ouvre, et une de nos maritornes nous jette ces paroles qui eussent certainement fait déserter un palais :

« Le feu est à la maison, et il pleut des charbons dans la cuisine.

- Ouvrez vos parapluies, dit Perret, et laissez-nous tranquilles.

- Vive Perret ! Nous écriâmes-nous sans bouger de  place.

- C’est que M. Racot, poursuit la maritorne, prétend que le feu fera ensauver le sanglier.

- Va-t’en au diable !

- Messieurs, reprit le marquis de Mac-Mahon, cet avertissement vaut la peine d’être écouté.

- Eh bien ! répondit Perret, montons à cheval, et que la maison devienne ce qu’elle pourra. […]

Et nous nous précipitâmes dans l’escalier qui commençait à pétiller comme une côtelette sur le gril.

Arrivés dans la cuisine, nous vîmes - c'est-à-dire ceux qui pouvaient voir – que la poutre qui nous portait était au trois quarts consumée.

« Père (j’ai oublié le nom), dit Perret à son fermier, quand les chiens auront lancé, vous tâcherez d’éteindre le feu ; mais jusque là, pas de bruit, autrement, quand vous renouvellerez votre bail... […].

 

Voilà donc le sanglier lancé, et nous courant à qui mieux mieux sur ses traces. Le temps était toujours magnifique : un beau et doux soleil de novembre, et pas plus de vent que dans la chambre d’un malade ou d’un vieux garçon, ce qui est à peu près la même chose. Chaque son de trompe, chaque coup de gueule arrivait net à l’oreille et permettait de suivre sans la moindre hésitation. Les veneurs étaient encore quelque peu avinés ; mais les chevaux, qui n’avaient bu que le pur cristal des fontaines, dirigeaient leurs cavaliers dociles avec une merveilleuse sagacité, tantôt à travers les jeunes taillis, tantôt sous les futaies retentissantes, quelquefois aussi dans des passages difficiles où l’on ne les eût peut-être pas conduits si on avait été assez de sang-froid pour choisir son terrain. Le sanglier, fidèle à ses habitudes et aux promesses de son cornac Perret, ne s’éloigna guère des bois de Prodhun ; il débucha un instant du côté de la grande route de Paris à Lyon, rentra presque aussitôt dans ses demeures favorites, traversa une première fois le grand étang de Lanoue dont la chaussée sert de limite avec la forêt de Planoize, et fit tête aux chiens dans un fort qui se trouvait de l’autre côté. Les trompes le font repartir ; il retourne encore à l’étang, et, cette fois, il tint au ferme tout de bon, tua deux chiens, en blessa quatre autres, et finit par recevoir un coup de carabine mortel, de la main d’Olivier de Larochefoucault, je crois […].

 

Entrain des veneurs, ardeur et infaillibilité de la meute, vigueur de l’animal chassé, qui cependant ne prend pas un grand parti, temps à souhait, hallali dramatique, tout se réunit pour faire de cette journée un de ces épisodes de la vie dans lesquels il n’y a pas de place pour un mais. Le retour, chose à remarquer encore, fut aussi joyeux que le départ, et quel est le plaisir dont on puisse en dire autant ? […]

« Eh bien, Perret, dîmes-nous le soir, et votre maison ?

- J’ai oublié d’en demander des nouvelles.

- Voulez-vous que j’envoie demain un homme à cheval à Prodhun ? demanda le châtelain.

- C’est inutile, je suis assuré. Faisons-nous un Whist ?

 

 

N.B. La mise en ligne de cet extrait d’ouvrage ne constitue pas une apologie de la chasse ; il a valeur d’illustration d’un épisode cynégétique qui a eu la terre de Prodhun pour théâtre, et son propriétaire de l’époque comme l’un des acteurs.

 

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