LES HOTELS DE VILLE EN SAONE-ET-LOIRE  

 

LES HÔTELS DE VILLE EN SAÔNE-ET-LOIRE

 

 

 

C’est la plus universelle des institutions du territoire national : siège du pouvoir, à l’échelon le plus modeste de l’Etat, image architecturale symbolique du pouvoir laïc, elle abrite aussi la mémoire collective, celle du sol avec le cadastre, celle des habitants par l’état-civil, celle de la communauté par les archives communales. La mairie ! L’historien Maurice Agulhon a souligné la modernité du sens et du mot : jusqu’à la fin du 19e siècle, « hôtel de ville » ou « maison commune » étaient en effet les termes les plus usités. Imposée partout par la Révolution au cœur de chaque village comme symbole de la politique du « juste milieu », entre l’église et le château, elle serait donc d’essence républicaine, ce qu’affermit encore son association fréquente à l’école communale.

 

Cette dernière relation mérite d’ailleurs un arrêt : comme l’école, la mairie qui n’a pas pu s’établir dans un édifice hérité de l’Ancien Régime, occupe un local de hasard, souvent confondu avec le domicile du maire ou de l’instituteur-secrétaire de mairie. Incitées par la loi Guizot (1833) à se doter d’une école de garçons, bien des communes en profitent pour installer une salle de mairie, ce que la loi du 18 juillet 1837, relative à l’installation des maisons communes, n’induit pas nécessairement. Les lois scolaires de 1881-1882, dites lois Ferry, précèdent la loi du 5 avril 1884 portant obligation aux communes de louer ou d’acquérir un local spécifique et distinct d’une habitation privée, pour la gestion des affaires communales.

 

Les soupçons fréquemment émis au sujet du zèle des communes à vouloir construire une école pour s’offrir une belle mairie, sont donc exagérés : d’ailleurs, les projets scolaires désignent toujours « construction d’une école avec mairie », jamais l’inverse. D’autre part, le subventionnement par l’Etat des projets scolaires (loi de 1878) exige un devis distinct pour les services municipaux. Mais ces soupçons ne sont pas totalement infondés, car de fait, l’association des deux institutions renforce leur valeur proclamatrice, notamment sous la Troisième République qui a fait de l’école le symbole de l’idéal républicain et de la mairie son piédestal. Enfin, il y eut un inévitable effet d’émulation entre les communes au moment de la construction de ces édifices.

 

Le terme d’hôtel de ville s’accompagne de réminiscences d’Ancien Régime, voire médiévales, comme le pensaient ces édiles autunois de 1791 qui substituèrent à cette appellation jugée « fastueuse » celle, plus généreuse, de Maison commune. L’hôtel de ville désigne l’immeuble dont se dotèrent les premières communautés affranchies de tutelles féodales, et renvoie donc à une réalité urbaine : c’est donc avec ce sens primitif et par convention que nous l’appliquerons à 58 chefs-lieux de cantons et communes sub-urbaines.

[Une synthèse ultérieure, liée à l’inventaire des écoles communales) envisagera le cas des mairies rurales, voir L’origine de nos édifices communaux, Images de S&L, n° 167, septembre 2011]

 

L’HERITAGE.

 

L’opportunité fit qu’un certain nombre d’hôtels de ville prirent place, souvent dès l’époque révolutionnaire, avec des appropriations ultérieures parfois, dans des édifices antérieurs à 1789 qu’ils occupent d’ailleurs toujours : logis seigneuriaux ou leurs dépendances comme à Charolles (demeure des Sires de La Magdeleine, 16e siècle), Montpont (domaine des Granges, 17e - 18e s.), Sennecey-le-Grand (château, 17e s.) ; d’autres dans de somptueux hôtels particuliers : Mâcon (hôtel de Montrevel, 18e s.), Paray-le-monial (hôtel Jayet, 16e s.), Marcigny (hôtel Jacquet de Chalonnay, 18e s. acquis en 1826). Peu se sont installés dans des bâtiments conventuels désaffectés : ancien couvent des Carmes à Chalon, occupé jusqu’en 1845 par le palais de justice, couvent des Minimes à La Clayette (17e s.), palais abbatial (16e s.) à Cluny ; on rasa une partie du prieuré Saint-Georges à Couches pour construire la mairie en 1836. A Montcenis et Semur-en-Brionnais, l’hôtel de ville occupe l’ancien auditoire du bailliage. On hésite à rattacher à cette série ancienne la mairie de Verdun-sur-le-Doubs, sise à la place d’un immeuble dit « le Château », radicalement reconstruit par l’architecte républicain et franc-maçon Zolla.

 

Une mention particulière doit être réservée aux quatre hôtels de ville édifiés sous l’Ancien Régime, ceux de Bourbon-Lancy (1783), Givry (1771) et Louhans (1766), conçus comme une porte de ville, Tournus enfin, édifice de style néo-classique de belles proportions, en pierre rose du pays et couvert d’un toit déjà méditerranéen (1773-1779) [Bulletin de la Société des Amis des Arts et des Sciences de Tournus, tome 90, 1991, p. 33-58] ; tous sont attribués à Emiland Gauthey, mais ne sont pas nécessairement son œuvre personnelle : en effet, Gauthey, en tant qu’ingénieur en chef des Etats des Bourgogne, contresignait en principe tous les plans.

 

LE DIX-NEUVIEME SIECLE TRIOMPHANT.

 

La majorité de nos hôtels de ville date cependant du 19e siècle, mais il faut d’emblée remarquer une relative instabilité des services municipaux dans certaines villes : Le Creusot, cité moderne, occupe sa quatrième mairie ; Torcy, sa voisine, dispose actuellement de sa troisième mairie depuis l’abandon de la première, établie dans une vieille demeure (16e s.) du bourg, qui existe encore. Plusieurs communes n’ayant pas conservé leur mairie dans l’hôtel de ville primitif, ont construit ou acquis un nouveau bâtiment, tandis que l’ancien était affecté à un autre usage, vendu ou détruit (Buxy, Epinac, Gueugnon, Pierre-de-Bresse, Tramayes).

 

Peu de mairies de cette génération sont installées dans des bâtiments dont la destination était autre : ancienne sous-préfecture à Louhans (second bâtiment), immeubles particuliers acquis à Saint-Bonnet-de-Joux (1912), Buxy (1949), Digoin (vers 1965) – qui n’a donc jamais construit de mairie, la précédente étant déjà établie dans un immeuble acquis (actuelle perception). Montret enfin, a délaissé sa mairie du 19e siècle (la date gravée 1914 désigne une transformation) pour un bâtiment acquis et approprié en mairie.

 

Outre le prétoire de la justice de paix, généralement associé à la mairie, 16 hôtels de ville ont abrité ou abritent encore des locaux scolaires. Quelques-uns ont été conçus avec des halles : Autun, Chagny, Chauffailles, Cuisery, Saint-Gengoux-le-National ; la poste est présente à Gueugnon ; il faut un monument de l’ampleur de l’hôtel de ville d’Autun pour associer à la mairie, dès le projet initial, les halles, le tribunal de commerce, un musée et plusieurs salles de sociétés ; les plans prévoient parfois une prison, dénommée « geôle » à Toulon-sur-Arroux, « violon » à Autun, « dépôt de sûreté » à Verdun. Le cas d’Epinac est intéressant : commencé en 1867 par les architectes autunois Léger, puis Roidot qui supprime les halles du projet initial, interrompu par la guerre et occupé par l’Armée des Vosges, l’hôtel de ville est achevé en 1875 par l’architecte départemental Giroud qui y installe des salles de classe non prévues à l’origine. A Chagny également, le bâtiment évolue au gré des besoins et des interventions : corps central et aile gauche en 1853 (architecte Moreau), aile droite en 1865 (architecte Bosviel), et l’ensemble agrandi en 1881 (architecte Jean) pour l’accueil de classes supplémentaires.

 

On ne peut entrer ici dans le détail de tous les programmes ; on remarquera seulement que les maîtres d’œuvre se recrutent à peu près également entre les architectes officiels du département et les libéraux ; tous sont connus pour avoir signé de nombreux projets d’édifices communaux en Saône-et-Loire ; il est exceptionnel que l’on fasse appel à des hommes extérieurs au département, sauf pour quelques cantons frontaliers : Cuiseaux, Saint-Germain-du-Bois (architecte Rousseau, de Lons-le-Saunier) ; les entrepreneurs sont tous des artisans locaux ; en dehors des financements habituels (subventions, emprunts, impositions, vente de biens communaux), on relève quelques souscriptions publiques à Montchanin, Autun, Gueugnon ; dans les centres industriels (Le Creusot, Montceau-les-Mines, Gueugnon) l’initiative et une large part du financement sont dus au patronat local directement impliqué dans la gestion municipale.

 

Autun, état avant agrandissement de 1900.

 

 

 

 

CENTRALITE, LISIBILITE, MONUMENTALITE

 

Telle est la devise d’un édifice extérieurement réussi. Les deux premières peuvent être obtenues par une position dominante (Issy-l’Evêque), un espace public où la présence du monument aux morts (Verdun, Cuisery, Saint-Germain-du-Plain), d’une fontaine (Cuiseaux, Digoin, Montceau-les-Mines), rehausse la mise en scène ; inversement, l’empâtement parmi d’autres bâtiments en atténue l’effet ostentatoire (Couches, Lugny, Palinges, Marcigny, Chauffailles).

 

La monumentalité peut s’exprimer de multiples façons : par l’élévation, généralement sur deux niveaux, parfois trois (Autun, étage-attique à Tournus) ; le plan rectangulaire, allongé ou massé, avec ou sans avant-corps, couvert d’un toit à croupes (4 pans), héritage de « la maison de maître » ou « la maison bourgeoise », même modeste comme à Mont-saint-Vincent, suffit quelquefois à imposer le bâtiment public ; à plus forte raison les édifices à plan régulier centré ou non : quadrilatère avec cour intérieure (Autun), plan en H (Issy-l’Evêque, Epinac, Le Creusot, La Chapelle-de-Guinchay), en E (Gueugnon), en U (Chagny, Saint-Germain-du-Bois), ou encore la structure ternaire (corps central avec ailes au même alignement), caractéristiques des mairies avec école (Mesvres, Saint-Martin-en-Bresse) ; le plan en T, très répandu pour les petites mairies-écoles rurales, est rare pour les hôtels de ville (Saint-Gengoux-le-National, Saint-Léger-sous-Beuvray).

 

La qualité des matériaux (pierre de taille, ardoise) apporte une distinction certaine : appareil régulier (Tournus, Cuiseaux, Le Creusot), irrégulier mais bien assisé (Charnay-les-Mâcon, Gueugnon, Tramayes, Saint-Germain-du-Plain), ou encore mixte (pierre et brique) comme à Montceau-les-Mines. Le toit à croupes est de règle, mais on trouve aussi le toit brisé (Chauffailles, Digoin, Cuisery, Chauffailles, Pierre-de-Bresse, Saint-Vallier), ou en pavillon (Autun, Montceau, Saint-Germain-du-Plain). Si le style néo-classique s’affirme à Chagny, Tournus, Lucenay-l’Evêque, on peut estimer que la majorité des édifices est gagnée par l’éclectisme qui marque l’architecture civile à la fin du 19e siècle, même dans les constructions de style néo-gothique de l’architecte Dulac, disciple de Viollet-le-Duc (Tramayes, Saint-Martin-en-Bresse).

 

Il n’est guère envisageable d’aborder, dans le cadre de cet article, le détail des éléments structurels ou décoratifs qui donnent aux hôtels de ville une part de leur solennité. Mentionnons quelques traits qui individualisent certains édifices : pilastres à chapiteaux à Chagny, chaînes d’angles en bossage de La Guiche, arcades de Saint-Martin-en-Bresse, péristyle d’Autun, escalier à doubles volées de Tournus, lucarnes monumentales à Montceau-les-Mines ; hérité, comme les baies en plein-cintre (Toulon-sur-Arroux), du style néo-classique, le fronton est sans doute l’expression la plus éminente et la plus répandue d’une certaine solennité : on le rencontre 24 fois : sculpté à Chauffailles, associé à l’horloge – dont on a peut-être exagéré la rivalité avec celle de l’église – mais assez récurrente (18 fois) pour être significative ; le cadran solaire de Tournus reste unique ; un campanile ou un lanternon (Le Creusot, Montceau, Tournus, Saint-Léger-sous-Beuvray), un simple clocheton (Mesvres) affinent la silhouette de l’ensemble en le couronnant d’un signe ostentatoire ; le balcon (16 fois) appuie le caractère officiel des bâtiments, un caractère plutôt avare de mots : l’expression « Hôtel de ville » apparaît 15 fois, celle de « Mairie » 10 fois, et « République française » (RF) 4 fois ; la devise républicaine (11 fois) ne figure nulle part avec autant d’emphase qu’à Saint-Rémy où est reproduite in extenso la définition au dictionnaire de ses trois termes ; les armes de la ville (Cuisery, Bourbon-Lancy, Tournus, Montceau-les-Mines, Autun, Louhans, Givry, Chauffailles) détrônent des façades le buste de Marianne qui n’est présent qu’à Tramayes, où il provient de l’ancien monument commémoratif du centenaire de la Révolution française ; au médaillon de Pierre Jeannin, illustre personnalité autunoise du 16e siècle, répond à Verdun-sur-le-Doubs le buste sobre de l’instituteur-martyr de Jean Damichel.

 

TENDANCES CONTEMPORAINES

 

En raison du déplacement de leur centre administratif consécutif à leur croissance démographique, certaines communes péri-urbaines ont implanté de nouveaux hôtels de ville : Charnay-les-Mâcon inaugure cette série en 1914 avec la nouvelle mairie-école de Champgrenon ; depuis 1950, Chatenoy-le-Royal, Sanvignes-les-Mines, Torcy ont délaissé leurs anciennes mairies ; plus récemment, outre Montret déjà cité, Le Breuil a quitté sa mairie de 1865 pour une construction neuve imposante, mais maintenue au chef-lieu historique. Deux autres réalisations méritent d’être reconnues comme des expressions dignes d’intérêt de l’architecture du 20e siècle : l’hôtel de ville de Saint-Rémy (architecte TRIA, Dijon) est devenu le pôle symbolique et monumental du nouveau centre de la commune ; à Blanzy, un audacieux immeuble-pont (architecte Reichardt, Lons-le-Saunier) trouve le moyen d’intégrer la façade de l’ancienne mairie (1850) : clin d’œil aux portes de ville à Givry et Louhans, hommage aux bâtisseurs du 19e siècle, qui ne manifestaient sans doute pas nos conceptions modernes de fonctionnalité et de circulation urbaine, mais qui ont su honorer l’idéal démocratique républicain dont l’hôtel de ville est l’une des expressions les plus prégnantes.

 

 

SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE

 

ARCHIVES DEPARTEMENTALES DE SAÔNE-ET-LOIRE. Série O : dossiers communaux : hôtel de ville, mairie.

 

AGHULON M. Architecture républicaine. Monuments historiques, n° 74, p. 7-11.

DUBY G. (dir.). Histoire de la France urbaine. 4. La ville de l’âge industriel. Seuil, 1983

NORA P. (dir.). Les lieux de mémoire. 1. La République. La mairie, par M. Agulhon, p. 167-193, Gallimard, 1984, coll. Quarto.

PEROUSE DE MONTCLOS J.M. Hôtels de ville de France. De la curie romaine à la mairie républicaine, vingt siècles d’architecture municipale. Dexia et Imprimerie Nationale Editions, 2000.

VIOLLET-le-DUC E. Histoire d’un hôtel de ville. Paris, 1874

 

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COMMUNES

DATES (adjudication)

ARCHITECTES

 

 

 

AUTUN

1832 ; 1900

Régnier, Autun ; Changarmier, Chalon

BEAUREPAIRE-EN-BRESSE

1883

Berthier, Mâcon

CHAGNY

1853 ; 1865 ; 1881

Moreau, Chalon ; Bosviel, Chalon ; Jean, Chalon

CHARNAY-LES-MACON

1910

Salle et Authelain, Mâcon

CHAUFFAILLES

1878

Della-Jogna, Charolles

COUCHES

1836

Régnier, Autun 

CUISEAUX

1862

Rousseau, Lons-le-Saunier

CUISERY

1891

Blanc, Tournus

EPINAC

1867-1875

Léger, Autun ; Roidot, Autun ; Giroud, Mâcon

GUEUGNON

1903

Poinet, Mâcon

ISSY-L’EVEQUE

1897

Malo, Chalon

LA CHAPELLE-DE-GUINCHAY

1855

Guillemin, Mâcon

LA GUICHE

1861 ; 1913

Bonnet, Charolles ; Michaud, Charolles

LE CREUSOT

1901

Legrand, Paris 

LUCENAY-L’EVÊQUE

1860

Berdin, Autun

LUGNY

1870

Guillemin, Mâcon

MATOUR

1890

Poinet, Mâcon

MESVRES

1868

Léger, Autun

MONTCHANIN

1926

Jourdier, Charolles

MONTCEAU-LES-MINES

1876

Suisse, Dijon et Goichot, Montceau

MONT-SAINT-VINCENT

1855

Loron, Cluny

PALINGES

1850 ; 1870

Vèvre, Palinges 

PIERRE-DE-BRESSE

1895

Prudent, Pierre-de-Bresse

SAINT-GENGOUX-LE-NATIONAL

1882

Sire, Saint-Gengoux-le-N.

SAINT-GERMAIN-DU-BOIS

1866

Rousseau, Lons-le-Saunier

SAINT-GERMAIN-DU-PLAIN

1913

Protheau et Catin, Chalon

SAINT-LEGER-SOUS-BEUVRAY

1878

Léger, Autun

SAINT-MARCEL

1863

Sergent, Chalon

SAINT-MARTIN-EN-BRESSE

1891

Dulac, Savianges

SAINT-VALLIER

1864

Goichot, Montceau-les-Mines

TOULON-SUR-ARROUX

1845

Vaillant, Mâcon

TRAMAYES

1887

Dulac, Savianges

                                         

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