NARJOUX, PERE ET FILS  

 

NARJOUX, PERE ET FILS, ARCHITECTES

 

                

C’est en Chalonnais, son pays d’origine, que Lazare Narjoux (1797-1879) a accompli l’essentiel de son œuvre architecturale, plus particulièrement dans le canton de Givry dont il fut l’architecte-voyer, comme on disait alors. S’il est connu pour être le maître d’œuvre de la halle ronde de cette ville et de l’église Saint-Cosme de Chalon, on a oublié qu’il est aussi l’architecte de 24 mairies ou écoles et qu’il a construit ou restauré une dizaine d’églises en Saône-et-Loire. Contrairement à son père, Félix Narjoux (1833-1891) eut une notoriété plus large à la fois comme architecte (Limoges, Nice, Paris) et comme théoricien d’architecture en France.

LES ECOLES DE LAZARE NARJOUX

 

Lazare est issu d’une famille de vignerons de la région de Mercurey (il est né à Touches) et fut d’abord conducteur des Ponts-et-Chaussées. Un dossier conservé à la bibliothèque municipale de Dijon révèle un grand nombre de dessins, copies d’architecture ou de sculpture, peut-être croquis d’étudiant, la plupart n’étant ni datés ni signés. Certains sont traités en aquarelle et marquent un vif intérêt pour l’art religieux et les fontaines.

Cependant, c’est aux Archives départementales de Saône-et-Loire que l’on prend l’exacte mesure de l’œuvre effective. Entre 1842 et 1876, Lazare Narjoux a dirigé 32 chantiers d’écoles ou de mairies-écoles, dont 24 sont des constructions neuves, le reste étant des appropriations d’anciens bâtiments ou des extensions. A l’exception de Cheilly-les-Maranges, toutes les campagnes se situent dans l’arrondissement de Chalon ; les plus anciennes remontent à 1842 et 1846 pour les écoles de Saint-Cosme (commune alors indépendante de Chalon) ; la période 1855-1860 est la plus féconde et correspond à un moment faste de l’architecture scolaire. Le modèle-type des écoles de Narjoux est la « maison bourgeoise » ou « maison de maître » : édifice plus ou moins cubique, élevé sur deux niveaux avec un toit à croupes ; un second groupe est constitué de bâtiments couverts d’un toit à deux versants (Fley, Dennevy, Tronchy, Allériot, etc.) ; mais presque toutes ont leurs baies du rez-de-chaussée en plein-cintre ; quelques exceptions à cette typologie : l’école de Saint-Maurice-en-Rivière, conçue comme la maison rurale basse du Val de Saône, la mairie-école de Chassey-le-Camp, augmentée d’une aile en appentis.

 

Chalon, quartier Saint-Cosme, ancienne mairie-école de garçons,

architecte Lazare Narjoux, 1846.

L’école de Lazare Narjoux n’est pas un palais scolaire : la structure et le décor sont simples ; le fronton n’apparaît que huit fois ; si le bandeau est présent presque partout, les chaînes d’angles, jambes ou pilastres restent discrets, de même que les moulures aux baies et aux corniches ; lucarne et balcon sont exceptionnels (Fontaines, Saint-Cosme) ; le décor briqueté distingue les écoles de Saint-Didier-en-Bresse, Saint-Eusèbe et Sevrey. Parmi les écoles plus  « monumentales », on retiendra celle de Demigny avec son avant-corps à fronton, l’ancienne mairie de Fontaines pour l’appareil soigné des baies, celle de Saint-Cosme pour son appareil en bossage ; la mairie-école d’Epervans, imposante, résulte d’ajouts successifs qui ont gardé l’esprit d’origine, à l’exception du fronton (1914) ; on réservera une mention spéciale pour deux édifices : l’école de filles de Fontaines, conçue sur un mode ternaire (corps central encadré de deux ailes), auquel est adjointe une chapelle centrée en retour d’équerre : chaînes en bossages, belles allèges en pierre bouchardée, crucifix sculpté au linteau ; Lazare Narjoux dut être assez fier de voir cet édifice de 1849 figurer dans un recueil de plans-modèles publié par son fils en 1880 ;  la mairie-école de Sevrey, avant-dernière de l’architecte, présente aussi un plan ternaire et porte la marque de son temps (1876) : la mode est au décor chargé, briquetage, taille des appuis, linteaux mitrés, inscriptions.

 

LES EGLISES DE LAZARE NARJOUX

 

Il s’agit principalement des églises de Saint-Cosme, Moroges, Dracy-le-Fort, Champagny-sous-Uxelles et Poncey (Givry). Pierre Gras juge ces réalisations avec sévérité : « C’est du Viollet-le-Duc simplifié pour être à la portée de communes rurales aux ressources limitées ». D’abord orienté vers le classicisme comme en témoignent à Givry la halle ronde édifiée entre 1825 et 1830, puis la fontaine aux Dauphins de 1829 (boulevard de Verdun), inspirée de celle, voisine, dessinée par Emiland Gauthey ou Thomas Dumorey au siècle précédent, voire sa première mairie à Saint-Cosme avec ses bossages, ses baies cintrées et son fronton, Narjoux a ensuite suivi les tendances de son époque vers les styles néo-roman et néo-gothique. Dans son rapport préliminaire au projet de l’église de Saint-Cosme, il justifie ainsi ses choix entre les « écoles » classique et gothique, choix directement inspiré par les théories de Viollet-le-Duc : « […] l’une née sous un autre climat à une époque bien antérieure à la seconde, n’a jamais et ne pourra jamais convenir à notre pays pas plus qu’à notre religion ; l’autre au contraire […], est née sur notre sol, a été inspirée par notre religion et elle est bien elle seule l’art vraiment chrétien que nous ayons créé. » ;  il montre aussi en quelle estime il tenait cet art roman qui a si bien fleuri en Bourgogne du sud : « Nous avons arrêté notre choix sur l’architecture ogivale primaire du 13e siècle parce que l’architecture gothique, se débarrassant des formes souvent un peu lourdes et embarrassées de l’époque romane, acquiert la grâce, la légèreté et les heureuses proportions qui lui assurent la supériorité sur les siècles qui la précèdent mais encore sur ceux qui la suivent pendant lesquelles elle expie pour avoir trop osé. » 

L’œuvre majeure de Lazare Narjoux en ce domaine reste l’église Saint-Cosme de Chalon dont la première pierre fut posée en 1855 et qui fut consacrée en 1867 : édifice donc néo-gothique de bonne facture tant dans sa légèreté structurale que la sobriété de son ornementation, et qu’encadrent les deux écoles  dont l’architecte avait dressé les plans.

On s’avoue plus réservé envers quelques transformations d’églises peu en harmonie avec l’esprit initial : on pense au chœur et à la façade de l’église de Rully, ou au chœur, au transept et à la façade – fortifiée dans un néo-gothique un peu « troubadour » - de l’église de Saint-Désert ; l’église de Poncey, triste vaisseau démesuré au cœur du vignoble givrotin, fait bien piètre figure à côté de sa touchante voisine de Cortiambles.

 

L'église de Saint-désert

Mieux venues et de plus heureuses proportions, sont les églises néo-romanes de Champagny-sous-Uxelles, tapie entre les massifs boisés de Val de Grosne, plus encore celle de Moroges, placée en vigie tout au bout de l’éperon qui porte le village et qui semble guider de fort loin, tel un phare, les convois incessants de la route express.

Ce que proclament surtout les églises de Narjoux, notamment leur sculpture, hélas lourde trop souvent, c’est l’excellence des tailleurs de pierre de la Côte chalonnaise, mordue par les immenses carrières que chacun connaît entre Buxy et Chagny, tel cet entrepreneur Ravat qui a signé, en la trapue église de Fontaines, village de carriers s’il en est, la dentelle néo-flamboyante des fonts baptismaux. Si les tympans fréquemment ornés de l’Alpha et de l’Oméga restent dépouillés, de belles frises ornent les portails de Saint-Cosme où abondent les feuilles de vigne qui, fort à propos, chantent les deux richesses du pays de Narjoux, le vin et la pierre.

Malgré sa notoriété, Lazare Narjoux n’a pu accéder à aucun poste officiel. En 1860, il sollicite celui d’architecte de l’arrondissement de Chalon, nouvellement créé pour seconder l’architecte départemental. Dans une lettre adressée au préfet, appuyée par quelques personnalités politiques, il met en avant son expérience au service des communes tout en montrant son allégeance au régime : « Je suis heureux de vous faire connaître que j’ai toujours été associé aux réunions de ce petit nombre d’hommes influents qui ont soutenu la société chancelante sur sa base ; que j’ai fait partie du premier comité napoléonien qui a été organisé à Chalon et cela dans un moment où il pouvait y avoir quelque courage à combattre de si funestes doctrines et à manifester si ouvertement sa conviction politique ». Malgré cela, Lazare Narjoux ne connaîtra pas une reconnaissance officielle comparable à celle que son fils obtiendra de la République.

 

FELIX NARJOUX, UN CHALONNAIS A PARIS

 

Félix Narjoux a d’abord travaillé avec son père : les plans de l’église Saint- Cosme sont signés "Narjoux, père et fils". C’est avec le titre d’Architecte des Edifices diocésains qu’il reconstruit l’église d’Aluze (1855), celle de Branges (1861) tandis qu’il fréquente l’Ecole des Beaux-Arts à Paris ;  en Saône-et-Loire, il conduit encore deux projets scolaires à Essertenne (1860) et à Juif (1859). En 1857, il participe à la restauration de la cathédrale de Limoges puis devient, en 1860, architecte de la Ville de Nice, où il édifie lycée, abattoirs, bâtiment des douanes et le pont des Anglais.

L’apogée de sa carrière est atteinte quand il devient architecte de la Ville de Paris (1864), qui lui doit deux palais scolaires rue de Tanger (1875) et rue Triton (1881) ainsi qu’un recueil des « Monuments élevés à Paris entre 1850 et 1880 »,  qui constitue toujours une référence incontournable pour la capitale. Entre temps, enrichi par l’étude des exemples européens voisins, il est devenu l’un des théoriciens majeurs de l’architecture civile, proche de Viollet-le-Duc, avec lequel il publie un ouvrage intitulé « Habitations modernes » (1874-1875) et qui préfacera son ouvrage « Architecture communale ». Ses nombreux livres et recueils de plans-modèles d’architecture scolaire vont notamment inspirer le célèbre « Règlement pour la construction et l’ameublement des maisons d’école » (1880), pièce maîtresse du décret de 1887 qui va fixer les normes et principes d’architecture scolaire pour un demi-siècle. Adepte comme son père des théories de Viollet-le-Duc, on relève dans ses prescriptions que « l’école doit être pour l’enfant un lieu à part, un monument dont le caractère tranché le frappe et l’étonne » ou encore « L’école ne vaudra pas moins que si sa façade a d’heureuses proportions, est agréable d’aspect et convenablement décorée. », citation qu’il faut rapprocher de celle de Viollet-le-Duc : « La laideur paraît imposée dans nos programmes d’établissements d’éducation […] comme si ce n’était pas un des moyens les plus puissants de civilisation que d’habituer les yeux à la vue de choses convenables et belles à la fois […] » [Dictionnaire raisonné d’architecture, 1878, article Architecture]. Cette évolution est déjà  perceptible dans les écoles conçues par son père qui, sobres et dépouillées au début, se chargent avec le temps de signes ostentatoires : tel principe du fils, telle œuvre du père, oserait-on dire. Il est vrai que la République avait su, par la création d’une Caisse spéciale (1878), adjoindre des moyens aux principes en créant un généreux système de subventions et de prêts aux communes dont l’octroi était assujetti au contrôle de la Commission des Bâtiments scolaires, sur lequel Félix Narjoux avait la haute main au ministère de l’Instruction publique. Enfin, n’oublions pas que l’école était devenue un symbole des principes républicains

Moins connu que son père, André Narjoux, né en 1867 à Paris, troisième du nom dans cette dynastie d’architectes, s’est distingué dans des travaux urbains à Evreux (théâtre), à Reims (fontaines), à Paris (Crédit Lyonnais).

Les réalisations ne parviennent pas toujours à rendre convaincantes les théories : ainsi en est-il peut-être de quelques œuvres des Narjoux, père et fils, comme il en est de certaines de Viollet-le-Duc et dont, manifestement, ils étaient les disciples. Il n’est pas sûr que l’aspect trop monumental et solennel des gigantesques écoles parisiennes (plus de 40 classes) de Félix Narjoux n’ait pas rebuté la sensibilité des enfants ; il n’est pas certain que la confusion des styles maniérés et des décors trop pompeux n’ait pas altéré le besoin d’harmonie et de simplicité désiré par les fidèles des églises où Lazare Narjoux est intervenu. Les courants d’architecture du 19e siècle reconstituent trop souvent comme un fantasme, beaucoup plus qu’ils ne le restituent, le style initial dont ils prétendent s’inspirer. Nous ne faisons pas ici le procès des Narjoux et des architectes du 19e siècle mais nous nous demandons aujourd’hui s’ils ont suffisamment médité cette idée de leur maître à penser : « Toute forme dont il est impossible d’expliquer la raison ne saurait être belle. » (Viollet-le-Duc)

 

 

SOURCES

 

ARCHIVES DEPARTEMENTALES DE SAONE-ET-LOIRE. Série 3 T  (bâtiments scolaires) ; série O (dossiers communaux) : constructions (écoles, églises, presbytères) ;  série M : service d’architecture du département : M 58. 

 

Bibliothèque municipale de Dijon. Estampes : plans et dessins de Narjoux.

 

GRAS Pierre. Notes sur Lazare Narjoux. Mémoires de la Société d’Archéologie et d’Histoire de Chalon, tome 37, 1962, p. 138-143.

 

NARJOUX Félix. Architecture communale. 3 volumes, Paris, Morel, 1870-1880. Préface d’Eugène Viollet-le-Duc.

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F. GEOFFRAY et J.F. ROTAPERTI ont activement collaboré au dépouillement des archives nécessaires à la rédaction de cet article.

 

                                         

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