RENÉ GUYON (1846-1909)  

 

RENE GUYON (1846-1909)

 

 

 

Chansons du folklore morvandiau et creusotin

 

« La Galipote de Saint-Sarni » et « José Frisânon »

 

 

Le peintre monticinois René Guyon (1) reste bien présent dans la mémoire contemporaine. Mais sait-on que le grand-père de l’artiste, qui se nommait lui aussi René Guyon, fut aussi célèbre en son temps comme auteur de chansons du folklore creusotin ? Ainsi «  José Frisânon ou Le Creusot à vue de nez » qui conte l’aventure d’un morvandiau de Villapourçon venu travailler aux usines du Creusot.

 

Y’ot moi qu’ot José Frisânon

Bou n’enfant ben av’nant de figure

Né natif de Villapourçon

Vous y vié ben é mé tornure

Vé à Creusot, gagn’ des ergent

Et peu r’vint en lé goyotte plainne

Pour y sarrer, en t’éttendant

J’vais tricoter in grand bas d’lainne

 

Créée par M. Dulay en concert le 10 mai 1890, la chanson connut un succès considérable. Au point qu’on écrivait à son auteur en indiquant sur l’enveloppe « José Frisânon »… et la lettre arrivait quand même ! Mais l’auteur gardait le triomphe modeste à l’égard de son petit-fils René qui, souhaitant apprendre la célèbre complainte, s’entendait répondre : « Apprends d’abord le français ! »

 

« Nicole Bridouïon ou la Galipote de Saint-Sarni » n’est plus connue que de quelques folkloristes ou érudits locaux ; c’est une chanson en sept couplets, écrite par René Guyon sur une musique dont le compositeur reste inconnu, à une date indéterminée. L’intégrale est pieusement conservée au musée de la Tour à Saint-Sernin-du-Bois.

 

On dit qu’alle é in’ gueul’ de loup

Qu’heurle en tot temps fémine

Des dents qu’y èllent jusque dans l’cou

I grand j’ècin d’vormine

Qu’dans lè téte, elle é deux uillots

Qu’éberlutant k’ment deux fellots

Saint-Piotot

Yot in’ béte phèrèmine

 

René Guyon était originaire du hameau des Gautherons qui, en 1846, était encore sur la commune de Saint-Sernin-du-Bois (2). On le trouve en réalité dans les registres d’état-civil sous le nom de René Dyon (3). Il fut brillant élève, si l’on en juge par ses prix obtenus à l’Ecole communale et industrielle du Creusot (4) : prix d’excellence en 1858 et prix de mécanique en 1860. Plus tard, il devint employé des usines Schneider et Cie comme chef-comptable au service des Approvisionnements généraux. René Guyon se mariera et s’installera au 13 rue de Mazenay, entouré de ses dix enfants, à deux pas de l’ancienne ferme de la Croix-Menée.

Il semble que les loisirs de René Guyon se soient partagés entre promenades familiales, goût pour la gymnastique, travail manuel (sa famille conservait du mobilier de sa fabrication) et écriture. A la fin du 19e siècle, Le Creusot comptait trois sociétés de gymnastique ; pour La Renaissance, fondée en 1890, René Guyon composa un hymne patriotique qui illustre bien l’état d’esprit « revanchard » qui régnait entre 1870 et 1914.

 

Gymnastique, en raison du Devoir qui s’impose

A tes mâles talents, viens nous initier

Donnes-nous la vigueur dont, seule, tu disposes,

Donnes-nous la santé, des biens le tout premier

Dans nos membres dispos, mets des muscles d’acier.

 

Cependant, ce sport fut pour l’auteur à l’origine d’un drame familial : Léon, son fils aîné, trouva la mort par accident aux agrès installés dans le jardin de la rue de Mazenay. Cordes, échelles, anneaux furent désormais remisés en haut d’un placard… Et René Guyon, qui croyait à la réincarnation des âmes, prénomma son fils benjamin Léon.

 

C’est précisément avec ce dernier que René Guyon fit cette excursion dans le Jura, en chemin de fer et à pied. Le Jura est une contrée familière à cet employé des établissements Schneider et Cie pour le compte de qui, régulièrement, il part en mission pour acheter bois de mines ou autres, nécessaires à l’entreprise. On peut suivre, à travers une soixantaine de strophes, l’itinéraire des voyageurs : cascades du Hérisson, Chaux-du-Dombief, Saint-Laurent-en-Grandvaux, Morbier, Morez, Les Rousses.

 

Bientôt nous découvrons un horizon superbe

Ce n’est partout que monts recouverts de forêts

Que gorges, que plateaux, que creux tapissés d’herbe

Que blancs lacets de routes escaladant les crêts.

 

L’apothéose vient avec l’ascension de la Dôle, la découverte du lac Léman et du Mont-Blanc.

 

Qu’il est beau ce grand mont dont le sommet de glace

Présente aux feux du jour des reflets de tison.

Qu’il est beau ce grand lac dont l’immense surface

Du côté du levant se perd sur l’horizon.

 

Plus modestement, les promenades familiales conduisent René Guyon aux environs du Creusot, avec une prédilection pour la vallée du Mesvrin – sa vallée natale – par Montcoy ou La Marolle. Est-ce au hasard d’une de ces randonnées que lui vint à l’oreille la rumeur d’un fait-divers lié au thème de la « galipote » (5) ?

 

En fait, il apparaît bien que René Guyon avait une disposition immédiate à l’écriture, et tout devenait prétexte à prendre la plume. Voici par exemple un quatrain dédié à l’absent, Marius Guyon, père du peintre de Montcenis, en mission à Brest sur le cuirassé Charles martel, encore pour le compte des usines Schneider et Cie.

 

B ien loin là-bas au seuil de l’océan immense

R alliez de l’absent le séjour embrumé

E t lui portant nos vœux en toute diligence

S ur son front de vingt ans, aimant autant qu’aimé

                               T endrement déposez le baiser d’espérance.

 

On terminera sur ce poème dédié à l’épouse en 1892, et intitulé Noces d’argent. René Guyon,  entouré de ses enfants, y fait un vœu en ces termes délicats :

 

Et Dieu nous fera bien cette légère aumône

De nous laisser près d’eux savourer quelque temps

Le bonheur qu’on éprouve au sortir de l’automne

A s’entourer des fleurs si belles du printemps.

 

Bois gravé de René Guyon, dans Georges Riguet, Images creusotines, p. 52, 1946.

 

J’ai eu le privilège de recueillir ces souvenirs sur une personnalité bien oubliée, auprès de son petit-fils, le peintre René Guyon, le 7 novembre 1984, dans sa résidence à Montcenis, au coin de la route de La Tagnière. Tandis que nous bavardions, la petite chienne du peintre, nommée Florette, dévorait la dernière partition originale de « La Galipote de Saint-Sernin » que détenait René Guyon, qui prit la chose avec la touchante bonhommie que chacun lui connaissait.

 

 

 

(1) René Guyon (1889-1985), né au Creusot. Employé au service architecture des usines du Creusot, il a enseigné le dessin aux Ecoles Schneider. Peintre amateur, il a fondé la Société des Beaux-Arts dans sa ville natale. Il a par ailleurs illustré de bois gravés les ouvrages d’ H. Chazelle et  J.B. Jannot, Histoire d’une ville industrielle Le Creusot, ainsi que le recueil de Georges Riguet, Images creusotines.

 

(2) Les hameaux des Vernizeaux, des Jeannins, des Gautherons appartiennent à la commune du Creusot depuis 1862.

 

(3) Dion et Guion sont des formes dialectales de Guyon, que l’on retrouve ailleurs dans la région : les Diots pour Les Guyots, lieu-dit à Saint-Symphorien-de-Marmagne ; l’ancien moulin des Dions, pour Les Guyons, près de Brandon à Saint-Pierre-de-Varennes ; le Montadiot, près de La Marolle au Creusot, correspondant au Montaguiot du terrier de 1754, au sens de Montaigu, lieu escarpé, et non « Mont-à-Dieu », comme on l’a parfois interprété.

 

(4) Ecole fondée en 1837 par MM. Schneider et Cie, d’abord établie dans l’ancienne verrerie, puis dans un édifice aujourd’hui disparu, à proximité de cette dernière.

 

(5) Une galipote est l’équivalent local du loup-garou, ou lycanthrope, personnage plus ou moins sorcier, en communication avec le diable ; plus prosaïquement, le terme fait référence à la perversion de certaines personnes qui éprouvent une jouissance pathologique dans le fait de faire peur aux personnes vulnérables (enfants, jeunes filles) en se dissimulant sous une peau d’animal ou un drap, et dont les intentions peuvent dégénérer en pratiques délictueuses ou criminelles.


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