UN FRISSON D'HUMANITÉ : LE PEINTRE R. ROCHETTE  

Un frisson d’humanité

 

 

 

L’homme qui travaille avec une telle patience est soutenu à la fois par un souvenir et un espoir, et c’est du côté des puissances affectives qu’il faut chercher le secret de sa rêverie.

 

                                                           Gaston Bachelard

 

      Passionné d’histoire et d’archéologie, Raymond Rochette avait rassemblé une collection de documents et d’objets qui ont servi de base à la création d’un musée municipal après la constitution, en 1978, de la Société des Amis de Saint-Sernin-du-Bois dont il devint le président-fondateur.

 

La mémoire que l’on conserve des vivants, longtemps après leur disparition, s’enracine dans un lieu, un geste, une image, une parole, un objet… C’est cette mémoire concrète et sensible du peintre que j’aimerais dire ici.

 

Le lieu ? Ce sont les salles du vieux prieuré de Saint-Sernin-du-Bois où l’exposition culturelle attirait chaque année un public fidèle, des admirateurs fervents du maître, des amoureux de Saint-Sernin-du-Bois, des amateurs d’art et d’artisanat.

 

Une parole ? Sans relâche, pendant un mois, Raymond Rochette guide les visiteurs à travers les collections du musée, contant l’histoire du pays avec des mots simples et patients. Comme l’exposition se répartit sur deux niveaux reliés par un escalier sans pitié, le vieux jeune homme donne quelques signes de fatigue en fin d’après-midi ; je l’invite à s’asseoir un instant ; me scrutant d’un œil faussement sévère qui n’appartient qu’à lui, et s’emparant du livre* qui lui est consacré, il me lance :

 

« Mais vous n’avez donc pas lu ce qui est écrit là-dedans ? Première page, première ligne ! (il lit en suivant du doigt et en regardant par-dessus ses lunettes) : " L’homme ne s’assoit jamais." Alors, que voulez-vous, il faut bien que je ressemble à ce qui est inscrit dans le livre ! »

 

Une image ? Certains samedis, les visites sont espacées et nous prenons le temps de bavarder près de la grande cheminée (où Raymond Rochette se tient toujours debout !) ; le spectacle du feu nous fascine ; plusieurs fois, le peintre remet à plus tard le projet d’en faire le portrait, jusqu’au jour où, n’y tenant plus, il plante son chevalet devant le foyer ; le public est ravi. Certes, ce n’est pas la première fois qu’il met le feu à ses toiles, qu’il pactise avec cet allié puissant : qui n’a pas vu la terrible fournaise qu’il allume dans ses tableaux d’usine ? Qui n’a pas frémi devant ses forêts incendiées par l’automne ou ses ciels d’hiver enflammés ? Qui n’a pas remarqué l’étrange incandescence qui jaillit de ses bouquets de fleurs ? Mais cette fois, il a osé peindre le feu de face, tout simplement.

 

« - Si vous continuez dans cette voie, lui dit le curé en riant, vous irez en enfer…

-         Chic ! » a répondu le maître… 

 

Un objet et un geste ? Dans une vitrine du musée, Raymond Rochette a installé une coupelle gallo-romaine parfaitement intacte ; il la considère à juste titre comme l’une des plus belles pièces des collections : il a lui-même confectionné un coffret vitré spécial. À chaque visite accompagnée, il aime la sortir de son écrin, la caresser, la retourner pour offrir au regard le sceau qui en révèle la lointaine origine : gestes enfantins, gestes d’amoureux… Jusqu’au jour où, un autre geste, bien indélicat celui-là, a vidé le coffret de sa parure. Il n’y eut pas d’éclat ; à peine une moue d’amertume ou de dépit, car l’homme, très sensible, est aussi pudique. Il en resta seulement un geste de fatalité, juste une main qui s’obstinait à s’avancer vers la vitrine, à chaque visite, puis s’arrêtait net, sans commentaire…

 

L’écrin restera ainsi, vide d’objet, vide de sens, à seule fin que se tende vainement cette main, que se renouvelle ce mouvement de tristesse silencieuse et résignée, qui ne voulait pas condamner, mais qui aurait volontiers imploré la compassion de l’odieux voleur.

 

Parole infime, image discrète, geste furtif, parcourus par un « frisson d’humanité », à l’image de celui qui écrivait, en 1960**, qu’une œuvre ne peut prétendre être éternelle que si elle est traversée, précisément, par quelque frisson d’humanité.

 

                             

                Raymond Rochette au prieuré de Saint-Sernin-du-Bois,

         en compagnie de l’historien du Creusot Henri Chazelle, juin 1985.

 

* JONDOT Françoise, ROCHE François, LAVOILLOTTE Gérard, Rochette, Larc, 1981.

 

** ROCHETTE Raymond, L’industrie, source d’inspiration de l’œuvre d’art. Communication à l’Académie de Mâcon, 7 avril 1960.

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