UNE TERRE CISTERCIENNE EN AUTUNOIS: PRODHUN  

 

UNE TERRE CISTERCIENNE EN AUTUNOIS : PRODHUN

 

LE SITE NATUREL ET LA GRANGE DE PRODHUN

 

                Sur les hauteurs tabulaires et monotones du plateau d’Antully, entre les bois de l’ancien prieuré de Saint-Sernin-du-Bois et la vaste forêt domaniale de la Planoise, s’intercale le petit massif boisé de Prodhun : terre d’ombre et de silence, à l’écart des grands chemins aujourd’hui, qui ne fut pas toujours vouée à ce relatif isolement.

Historiquement, la terre de Prodhun dépendait de l’abbaye cistercienne de Maizières (dans la basse vallée de la Dheune), qui l’avait reçue du duc de Bourgogne Hugues III en 1174.  Le nom même de Prodhun semble traduire un toponyme en « dunum » désignant un site de hauteur, fortifié ou non. Et, de fait, le plateau, qui ne culmine ici qu’à 542 mètres, constitue un château d’eau d’où partent les plus hautes sources du Mesvrin. En outre, la séparation entre ce bassin versant et celui de la Drée en suit un moment la ligne de crête.

Géologiquement, le sous-sol est constitué, comme sur la quasi-totalité du plateau d’Antully, de grès arkose à la surface desquels les initiés savent déchiffrer d’extraordinaires vestiges de la plage triasique, vieille de 230 millions d’années ! Immenses dalles où restent figées des rides de courants, des empreintes de troupeaux herbivores et carnivores (petits dinosaures) parcourant les lagunes. Ces grès fins et propices à la taille furent exploités à toutes les époques : stèles et meules gallo-romaines à La Croix Brenot (Marmagne) et à La Pissoire (Antully), pierre pour les monuments d’Autun au Petit Prodhun dont la carrière fournira la pierre pour la restauration de la cathédrale Saint-Lazare au 19e siècle ; jusque vers 1960, on taillait encore des pavés dans quelques carrières. Par ailleurs, des dépôts de marnes blanches permettent, dans certains cantons forestiers, d’obtenir des chênes de grande qualité, comparables à ceux des forêts du val de Saône. Des filons de minerai de fer furent aussi éphémèrement exploités près de La Croix Brenot pour alimenter les premières forges de la vallée du Mesvrin aux 17e et 18e siècles. Enfin, la tourbe constituait un complément de revenu pour les habitants de Prodhun.

Le paysage ne fut pas de tout temps boisé à Prodhun. Les vestiges de quatre villages gallo-romains ont été repérés sous l’actuel couvert forestier. Leur présence est liée à la proximité d’Autun et au tracé de la voie romaine tendant à Mâcon qui limite le massif à l’ouest. Il est possible que cet habitat rural n’ait pas survécu à la désertification des campagnes autunoises consécutives aux invasions barbares du 3e siècle.

Au Moyen-Age, la « grange » de Prodhun (actuelle ferme de La Chapelle) dépendait de l’abbaye cistercienne de Maizières dans la basse vallée de la Dheune (commune de Saint-Loup-de-la-Salle). La minutieuse étude que G. Delannoy a consacrée à l’histoire de l’abbaye de Maizières ne manque pas de souligner la difficile gestion de Prodhun par les moines du fait de son éloignement. En 1642, l’abbé de Maizières déplore que les bois de Prodhun « luy sont du tout inutiles et napportent aucun profit ny revenu à son abbaye, au contraire qu’ils lui sont à charge pour les dépenses qu’il est obligé de faire pour y entretenir des gardes et que quelques vigilence qu’on y apporte, on ne peut empescher qu’on ne les dégrade journellement à cause qu’ils sont éloignés de plus de quatorze lieues de ladicte abbaye, que les dicts bois ne sont emplantez que de bois blanc qui se minent d’eux mesmes par leur vieillesse […] ». [A.D.S.L. H 75, cité par Gabin, 1952]. Quoi qu’il en soit, les travaux réalisés à Maizières sont pourtant parfois financés par l’exploitation des coupes de bois à Prodhun (1652). Le début du 18e siècle est surtout marqué par un procès entre l’abbaye et la Maîtrise des Eaux et Forêts d’Autun. En effet, dans la continuité de la grande « Réformation » de 1661 par Colbert, l’ordonnance de 1669 permet aux Maîtrises d’intervenir sur le domaine privé (laïc ou ecclésiastique), notamment pour y délimiter les cantons réservés aux besoins de la Marine royale : telle est sans doute l’origine des bornes visibles dans le secteur de la Noue portant d’un côté les armes de l’abbaye, de l’autre la fleur de lys de la forêt royale. En 1757, Prodhun est amodié à des fermiers qui exploitent le domaine par l’intermédiaire de sous-baux.

En 1726, Le domaine de Prodhun est constitué d’environ 1200 arpents de bois (600 ha), 220 arpents de terres et d’étangs (plus de 100 ha) ; c’est l’origine  des  fermes actuelles de Prodhun et de La Noue (Antully), du Petit Prodhun, aujourd’hui nommé La Métairie (Saint-Firmin). L’actuelle ferme de La Verrerie perpétue le souvenir d’une verrerie artisanale ayant fonctionné de 1730 à 1793 sous la direction d’une famille originaire d’Argonne, les Sarode de Mussy. Les étangs, enfin, constituent l’autre grande richesse de Prodhun : certains sont d’origine ancienne bien que non datée : la Noue, la Fallourde, le Maupas ; d’autres, assez nombreux, ne subsistent plus qu’à travers une digue rompue et oubliée dans la forêt. Celui de la Noue, acquis par MM. Schneider et Cie, fut agrandi en 1915 comme réserve d’eau pour Le Creusot.

         Plan des bois nationaux et communaux contigus à la forêt de Prodhun. 16 frimaire An XI. [ADSL Q 690]

 

LES GENTILSHOMMES CHASSEURS

 

 Sous l’Ancien Régime, la « grange » et la verrerie de Prodhun dépendaient de la paroisse de Saint-Sernin-du-Bois ; d’abord comprises dans  cette commune sous la Révolution, elles furent rattachées à celle d’Antully par un décret de l’An VI (ADSL 8 42/3).

 Terre d’église devenue bien national à la Révolution, Prodhun échoit à M. Bonneau du Martray puis, par succession en 1830, à un certain Jules Perret, originaire de Marcigny, qui deviendra par la suite sous-préfet à Beaune. Aux anciennes « granges » se sont ajoutées quelques métairies et "cheptelleries": La Pissoire (Antully), Les Revirons (Saint-Sernin-du-Bois), La Plaine (Marmagne), Le Battoir (Saint-Firmin). Le Champ-Vieux (Saint-Firmin) est un ancien pavillon de chasse. Mais le cœur de Prodhun, à cette époque, c’est La Croix Brenot, manoir élevé vraisemblablement par Bonneau du Martray au début du 19e siècle sur les restes d’une ancienne tuilerie.

Dans ses Mémoires, le marquis de Foudras, originaire de Demigny, donne écho des chasses et de la joyeuse vie que menèrent à La Croix Brenot, autour de Jules Perret, quelques « gentilshommes chasseurs » de la région. Perret fit tant et si bien qu’il dilapida assez rapidement le patrimoine foncier – apporté par son épouse d’ailleurs – et fut contraint de vendre Prodhun.

 

EDOUARD CARRELET DE LOISY A PRODHUN

 

La vente eut lieu en 1841 au profit d’Edouard Carrelet de Loisy ; Prodhun dépasse alors les 1000 hectares, dont plus de la moitié en bois, qui s’ajoutent aux 600 hectares d’Epiry, acquis en 1824 par son père, Antoine de Carrelet de Loisy (1784-1838).

Devenu ainsi l’un des plus grands propriétaires fonciers de la région, agronome réputé de la Société d’Agriculture d’Autun, Edouard Carrelet de Loisy (1802-1887) fit beaucoup pour la mise en valeur d’Epiry et de Prodhun. Il fut, en particulier, l’un des promoteurs de la prairie artificielle sur les plateaux autunois. C’est à lui que l’on doit la transformation  de La Croix Brenot, en partie ravagée par un incendie au temps de J. Perret, en vaste ferme; il y élève de belles écuries et remises que l’on admire aujourd’hui, avec leurs baies en arc plein-cintre, ordonnées autour de la maison de maître agrémentée d’une tourelle abritant un bel escalier de pierre. Edouard Carrelet de Loisy fit tracer aussi les grandes allées qui quadrillent la forêt de Prodhun, notamment la route qui relie Epiry à La Croix Brenot (1844 à 1846), héritière d’une voie médiévale qui reliait Dijon aux forêts ducales du plateau d’Antully.

Les partages successifs verront démembrer la terre de Prodhun entre plusieurs enfants et petits-enfants d’Edouard Carrelet de Loisy. Seule La Croix Brenot resta entre les mains de ses héritiers.

APRES LES DERNIERS LOUPS

 

                                 La traversée de Prodhun entre Saint-Sernin et Antully fut toujours redoutée, et la tradition garde le souvenir de nombreuses anecdotes relatives au loup. Au lieu-dit Croix Fichot, un homme ne dut son salut qu’à un arbre où il grimpa et fit vœu d’y élever une croix. En 1870, M. Lavault, instituteur à Saint-Sernin, fut accompagné à distance respectable par un loup, tout au long du trajet entre La Verrerie et les premières maisons de Saint-Sernin. Enfin, selon M. Père, d’Antully, le dernier loup du plateau aurait été tué à la fin du 19e siècle près de l’Allée Verte par un certain Jean Chapelier dit Mancy.

En septembre 1944, près de La Métairie, eut lieu un parachutage d’armes destiné au groupe de résistants chargés de contrôler la retraite allemande autour du Creusot.

Aujourd’hui partagée entre propriétés privées et domaine public (bois domaniaux), la forêt de Prodhun se répartit sur les communes d’Antully, Saint-Firmin et Saint-Sernin-du-Bois. Pour pénétrer au cœur du massif, traversé par la seule D 38, il faut emprunter les voies vicinales qui le bordent et sur lesquelles s’embranchent de grandes allées forestières en principe réservées aux ayant-droits : Prodhun reste donc un lieu préservé encore un peu secret. De multiples découvertes attendent ceux qui savent être patients et discrets : passages d’oiseaux migrateurs aux abords des étangs, champignons, muguet, myrtilles, quelques chênes remarquables…

L’ancienne chapelle Saint-Antoine de Prodhun, convertie en dépendance agricole, plusieurs digues d’étangs rompues, quelques bornes armoriées, des carrières abandonnées, des vestiges d’habitat gallo-romain, une mystérieuse étoile de chemins nommée les Six- Chemins, devenue illisible dans le paysage : autant de témoins ténus d’une mémoire qui se noie dans les brumes du plateau et qui réservent à celui qui sait les chercher la grande joie des infimes découvertes.

SOURCES

 

ARCHIVES DEPARTEMENTALES DE SAÔNE-ET-LOIRE (A.D.S.L.)

Fonds abbaye de Maizières : H 54-80 (dossiers intéressant plus particulièrement Prodhun : H 70-75-79) - H SUP 64-72 (nombreuses pièces concernant Prodhun).

 

BIBLIOGRAPHIE

 

DELANNOY G. Histoire de l’abbaye de Maizières du XIIe siècle à la Révolution. Société d’Histoire et d’Archélologie de Chalon-sur-Saône, 2003.

 

GABIN E. Histoire de l’abbaye de Maizières. Dole, 1952.

 

 

 

 

© 2017