VICTOR DURUY ET L-ECOLE NORMALE DE CLUNY  

UN MINISTRE MECONNU EN SAONE-ET-LOIRE :

VICTOR DURUY

ET L’ECOLE NORMALE SPECIALE DE CLUNY

 

Une œuvre immense

 

Victor Duruy (1811-1894) fut  ministre de l’Instruction Publique de 1863 à 1869, date correspondant à la période qualifiée de « libérale » sous le Second Empire. Si l’homme et son œuvre sont assez mal connus du public, la cause en revient principalement à la version volontiers partiale que les historiens de la IIIe  République donnèrent de sa politique, au profit de l’immense personnalité de Jules Ferry auquel le ministre impérial avait cependant ouvert la voie, avec une certaine hardiesse même, notamment dans les domaines de la gratuité et de l’obligation. Universitaire plus qu’homme politique, estimé mais mal soutenu par l’Empereur, heurté à la méfiance voire à l’hostilité de ses collègues, vigoureusement combattu par l’opposition catholique, démuni face aux insuffisances budgétaires et peut-être trop peu combatif dans les polémiques, Victor Duruy ne parvint pas à achever les tâches ministérielles qu’il s’était fixées mais laissa néanmoins une œuvre importante. La loi du 10 avril 1867 constitue avec la loi Guizot (1833) et les grandes lois républicaines de 1881, 1882 et 1886  l’un des fondements de l’instruction publique moderne. On y trouve, notamment, l’obligation faite aux communes de 500 habitants et plus d’ouvrir une école primaire de filles ; la  loi posait le principe de la gratuité pour les municipalités qui accepteraient de s’imposer extraordinairement dans ce but ; elle favoriserait la création d’écoles de hameau ; diverses mesures visaient à améliorer le sort des instituteurs (ce qui valut à Duruy le surnom envié de « ministre des maîtres d’école » !) : revalorisation financière, création de postes d’adjoints, entre autres. Cette politique généreuse s’accompagna de dispositions et d’un courant favorable dans l’opinion publique qui se manifesta par la création de bibliothèques scolaires, de cours d’adultes, de caisses des écoles pour les élèves, l’introduction obligatoire de l’histoire et de la géographie dans les programmes.

Tout ceci ne doit pas nous faire oublier que Duruy, nommé inspecteur général en 1862, Maître de conférences à l’Ecole Normale Supérieure, professeur à l’école polytechnique, fut un historien renommé, auteur, entre autres, d’une monumentale « Histoire des Romains » et d’une « Histoire de France », titres qui lui valurent l’entrée à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres (1879) et à l’Académie Française 1884) où il fut reçu par l’un de ses anciens élèves, Mgr Perraud, cardinal-évêque d’Autun. On lui doit également la fondation de l’Observatoire météorologique de Montsouris et de l’école des Hautes Etudes. Les historiens s’accordent à reconnaître que c’est par le biais de sa carrière d’historien qu’il dut sa nomination ministérielle alors que l’Empereur, en quête d’un conseiller de talent, rédigeait une « Vie de César ».

Travailleur acharné, exigeant auprès de collaborateurs qu’il sut choisir avec soin, appuyant ses décisions sur des statistiques abondantes, convaincu que c’est  l’éducation que l’on améliorerait l’économie du pays et la condition du peuple, Duruy fit de l’enseignement secondaire spécial l’un des objets majeurs de sa sollicitude.

 

L’enseignement secondaire spécial

 

L’idée d’un enseignement intermédiaire entre l’instruction primaire et els études secondaires classiques conduisant aux carrières libérales n’est pas une invention de Duruy. Les collèges d’Ancien Régime accueillaient déjà des enfants de classes modestes. Les écoles primaires supérieures, crées par Guizot en 1833, étaient censées s’intercaler entre l’enseignement élémentaire et la vie active. Plus tard, les ministres Vatisménil et Salvandy avaient greffé des classes spéciales sur le secondaire ; mais Duruy voulait faire mieux : « Dans un pays qui compte 25 millions de citoyens occupés à l’agriculture, 10 millions livrés à l’industrie et au commerce, il faut un enseignement secondaire professionnel », écrit-il dès 1863. Mais il affine son idée en observant que l’enseignement professionnel est destiné à ceux qui ont déjà choisi un métier ; l’enseignement spécial doit s’adresser aux futurs cadres économiques qui peuvent « retarder leur entrée à l’atelier, au comptoir et à l’usine ». D’une durée de trois ans, annexé aux lycées qui dispensent des études classiques, il s’agit d’ »un système varié qui corresponde à la diversité des professions et satisfasse à un des besoins les plus évidents de la société ». la loi du 21 juin 1865 entérina le projet et Duruy avait déjà songé au recrutement d’un personnel compétent pour ce type d’enseignement ; l’idée d’une Ecole Normale apparaît dans une instruction adressée à tous les préfets dès 1864.

 

Choix de l’Ecole Normale de Cluny

 

En juin de la même année, le préfet de Saône-et-Loire avait placé son département sur les rangs en vantant les mérites de Cluny et des bâtiments abbatiaux, comme nous l’apprend une lettre conservée aux Archives départementales (21 juin 1864). On y apprend que sont installés dans les bâtiments de l’abbaye les services municipaux, les écoles, les asiles, une grenette (halle aux grains), une fabrique de soie et que l’une des extrémités est occupée par plusieurs propriétaires qui s’en sont rendus acquéreurs en 1807 ; quant aux dépendances extérieures, elles servent de jardin public. Le préfet insiste beaucoup sur le rayonnement qu’on peut attendre du projet ministériel : « Outre qu’il y aurait quelque grandeur à relever l’éclat d’un nom qui, pendant tout le Moyen Age, appartint au foyer de lumières le plus vif qui fût au monde, il est bon de remarquer que Cluny, destiné à être traversé par une voie ferrée, est placé au milieu des populations agricoles du Beaujolais, du Mâconnais, du Charolais dont l’aisance va se développant sans cesse et qui fourniraient, sans contredit, un grand nombre de sujets animés d’un excellent esprit à une école offrant à leurs modestes ambitions une carrière sûre et honorable ».

Devant le Conseil Général (session de 1864), le préfet, qui vient d’accompagner sur les lieux in inspecteur général délégué par le ministère, insiste sur l’intérêt d’une subvention spéciale, la ville de Cluny ayant déjà promis de céder gratuitement à l’Etat l’ensemble de son patrimoine. Apparaît même à cette occasion le projet avorté d’annexion de l’Ecole Normale d’instituteur de Mâcon, qui vient qui vient d’être construite, à l’Ecole Normale spéciale de Cluny.

Enfin, Duruy annonce officieusement son choix pour Cluny, avec création d’un collège annexe, par lettre du 25 juillet 1865 adressée au préfet. La circulaire du 9 août suivant en résume parfaitement les critères : « … l’Administration de l’Instruction Publique a l’intention d’organiser une école spéciale à Cluny, dans l’ancienne abbaye des Bénédictions, où vivent encore de grands et précieux souvenirs de piété, de travail et de science, dans une riche province où se trouvent toutes les cultures, céréales, prairies, vignes et bois, à proximité d’un grand centre industriel, Le Creuzot, d’un grand centre commercial, Lyon et non loin de Saint-Etienne et de ses mines, c’est-à-dire dans le milieu le plus favorable à l’instruction des Elèves-maîtres ».

En réalité, Cluny présentait un atout majeur : ne pratiquement rien coûter à l’Etat. Dans sa première session de 1865, le Conseil Général, sur l’instigation de son président Schneider, vote une subvention de 100 000 F auxquels s’ajoutent les 70 000 F offerts par la ville de Cluny.  Cinquante-trois Conseillers généraux accepteront d’attribuer des bourses pour les élèves. Le Muséum organisera un jardin expérimental de 5 hectares, les facultés de sciences seront sollicitées pour fournir du matériel, une centaine d’industriels enfin donneront des échantillons de matières premières. Le 3 mars 1866, l’Etat entre en possession des locaux ; Ferdinand Roux est nommé directeur le 9 juin ; le 4 septembre, accueilli par le maire  M. Aucaigne de Sainte-Croix, Duruy est à Cluny en compagnie de Dumas, vice-président du Conseil Supérieur de l’Enseignement Spécial. A cette occasion, le ministre tint à souligner devant la première promotion que « Cluny, dont les moines étaient de grands défricheurs de sols arides et d’esprits rebelles, Cluny, grâce à vous, gardera son rôle historique en envoyant bientôt par tout le pays des maîtres qui enseigneront à prendre, au nom de la science, possession du monde matériel, mais qui n’oublieront jamais qu’en France la richesse n’est rien sans la dignité morale ». la première rentrée fut fixée au 1er novembre 1866. Duruy confie quelques jours plus tard au directeur : » Au collège, on m’appelait le « vieux romain », et à ce titre, je dois croire aux présages ; c’en est un de bon augure que l’école se soit ouverte avec le cours de morale ».

 

Duruy et Cluny

 

Il est clair que Duruy, parmi tant d’autres préoccupations, fit de l’Ecole Normale spéciale une affaire personnelle, comme il le confie à son directeur Ferdinand Roux avec qui il n’échangera pas moins de 582 correspondances : « Ma première pensée, chaque matin, est pour Cluny, et les premières lettres que j’ouvre sont les vôtres ». Le ministre exigeait d’être informé des moindres détails matériels comme le prouvent ces deux anecdotes pittoresques. Un jour, désireux de connaître avec exactitude la superficie de l’école et des jardins, la date du premier « coup de pioche », celle du traité avec la ville et le département, il écrit à Roux : « J’aurai les deux derniers renseignements ici (au ministère), mais il est minuit, je suis seul, et les bureaux seront plus longs que vous à me répondre. » En 1867, interrogé sur l’intervention d’un coiffeur à l’école, il répond sèchement mais avec humour à Roux : « Je refuse le barbier. Forcez vos élèves à se raser eux-mêmes… Jamais pareil industriel n’a touché à mon visage, et je ne suis pas condamné à cette servitude de n’être propre qu’avec l’assistance du figaro communal ».

L’un des premiers soucis de Duruy concerna l’appropriation des locaux à leur destination. Pour cela, il lui fallait plaider la cause de l’école devant le Corps législatif de qui il obtint 200 000 F en 1868. Il souhaiter notamment transférer dans le farinier et la tour du moulin les établis situés dans le cloître « qu’ils déshonoraient, non assurément pour ce qu’on y fait mais parce qu’il a fallu, pour les y installer, défigurer l’ordonnance et l’aspect monumental de ce cloître magnifique ». Il fait appel à l’architecte Laine qui, une fois les crédits nécessaires votés, travailla à la réfection de l’aile nord qui menaçait d’être écrasée par le clocher ; on lui doit aussi, en 1873, le pastiche néo-gothique de la façade dite du pape Gélase qui ne fait pas aujourd’hui l’admiration unanime des amateurs d’art.

Dès 1866, les élèves écrivaient avec mysticisme à Duruy : « … Grâce à vous, M. le Ministre, le bel et vaste édifice des bénédictins est préservé de la ruine. Il se relève, brillant, et rendu à la sainteté de sa destination primitive, il est de nouveau consacré au labeur et à la méditation ; de nouveau, et grâce à vous, il servira à l’instruction des générations futures ». La réponse ne se fait pas attendre et le lendemain, Duruy reprend la plume : « Merci pour les sentiments personnels que vous m’exprimez, merci surtout, pour la conviction que je trouve en vous de la grandeur de l’œuvre que nous entreprenons ». Entre temps, cependant, le ministre exigeait, avant impression et publication de la lettre des élèves, la suppression de certains passages jugés trop élogieux, « celui où il est parlé des grands ministres qui font l’honneur des grands règnes… Enlevez cela, mon cher directeur, parce que certaines gens en seraient blessés. Je n’ai jamais hésité entre une question de vanité et le service public ».

 

La fête des faisans

 

L’« école Normale de Cluny eut les honneurs d’une nouvelle visite de Duruy le 5 décembre 1867. Le ministre avait prévenu le directeur : « Je déjeunerai chez vous, je veux dire au réfectoire avec le préfet, le maire, les professeurs et les élèves. Pas de luxe, pas d’appareil, souvenez-vous que nous sommes dans une abbaye, donc rien qui sente nos mœurs modernes… Il faut que tout soit du crû ; un très petit nombre de mets solides et bons, comme tout ce qui est là-bas ».

Arrivé aux ateliers, Duruy allume le premier le feu de la forge : « Que ce soit le feu de Prométhée, celui de l’intelligence, et non celui de Vulcain, celui de la force aveugle ». Le banquet eut finalement lieu dans la salle du cloître et le premier toast alla en direction de l’empereur, qui avait envoyé 50 faisans de chasse pour la circonstance, et dont on rappela les victoires de Sébastopol et Solférino. De nombreux discours ponctuèrent les cérémonies où avaient été conviés le surintendant de l’Instruction Publique au Canada, le recteur de l’Académie de Lyon et l’inspecteur d’Académie de Mâcon. Deux élèves furent désignés pour prononcer des laïus, auxquels le ministre répondit avec solennité : « pour vous, Messieurs, vous devez, par votre zèle et votre infatigable ardeur pour la science continuer les nobles et fortes traditions des Bénédictins auxquels vous succédez. C’est avec vous et et par vous que nous complèterons notre système d’éducation en comblant la lacune qui sépare l’instruction primaire de l’éducation publique ».

Duruy devait revenir à Cluny une dernière fois le 30 juin 1868, pour chercher les documents dont il avait besoin pour obtenir le crédit de 200 000 F du Corps Législatif.

Signalons encore, pour la petite histoire, la célébration anniversaire, en 1869, par une messe solennelle, de la bénédiction de la première pierre de l’ancienne abbatiale. (Selon R. Oursel, la première pierre fut officiellement posée en 1088 ­(Bourgogne Romane, Zodiaque, 1979, p. 103). La même année, une note fut rédigée pour faire classer l’édifice comme monument historique.

 

Déclin de l’Ecole Normale

 

Lorsque Duruy dut quitter le ministère, sa chute porta un coup mortel à Cluny qui perdit ainsi le bénéfice de son influence personnelle. En 1871, l’établissement cessa d’être autonome et passa, comme les lycées et collèges, sous le contrôle du rectorat de Lyon et de l’inspection de Mâcon. Le recrutement du corps professoral s’opéra plus difficilement en raison de l’excentricité géographique de Cluny. Les chiffres prouvent cependant que l’Ecole Normale fondée par Duruy avait rempli sa vocation : en dix ans, l’enseignement spécial toucha 41% des élèves sortant de la 6e des établissements publics. L’école aura fourni 750 professeurs à l’enseignement public lui-même (écoles primaires supérieures, écoles professionnelles, écoles normales, collèges, lycées, enseignement supérieur). Duruy connaîtra l’amertume de voir fermer l’école le 31 juillet 1891 ; pour faire place à une école de contremaîtres puis, en 1901, à l’Ecole Nationale des Arts et Métiers. Quant à l’enseignement spécial lui-même, on peut le considérer comme l’ancêtre lointain des sections « modernes » du secondaire.

 

La postérité

 

 

Douze ans après sa mort, les élèves des Arts et Métiers coulèrent un buste en bronze de Victor Duruy. Le projet d’édifier le socle devant la façade du pape Gélase fut modifié pour des questions de voirie et on assigna au modeste monument un recoin près de l’ancienne école de filles, place du Marche. Les cérémonies d’inauguration eurent lieu les 5 et 6 août 1906. Inutile de chercher la statue aujourd’hui : les Allemands en ont coulé le bronze. Il ne reste plus à Cluny, pour rappeler le souvenir du ministre de Napoléon III que la plaque apposée à l’entrée de l’abbaye :

En 1866

L’école Normale d’enseignement

Secondaire spécial

Fondée par Victor Duruy

Ministre de l’Instruction Publique

A été installée avec son collège annexe

Dans cette ancienne abbaye

1er novembre 1866 – 31 juillet 1901

 

Les anciens élèves reconnaissants

23 mai 1904

Mis à part ce modeste témoignage, Villeneuve-Saint-Georges où l’historien-ministre avait sa résidence privée, est, à notre connaissance, la seule ville de France s » ornant d’une statue de Victor Duruy. Saône-et-Loire, et tout  particulièrement Cluny ne pourraient-elles pas honorer la mémoire  de cet homme éclairé autrement que par cette humble plaque que les milliers de visiteurs annuels de l’abbaye remarquent à peine (nom de rue, d’immeuble ou de salle communale, résidence ?...)*

 

*Aujourd’hui, en 2012, il existe  à Cluny le Centre culturel Victor Duruy (bibliothèque, salle d’exposition) et une salle Victor Duruy (parc abbatial).

 

SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE

ARCHIVES DEPARTEMENTALES DE SAONE-ET-LOIRE. Série T : liasse 36.

ROUX Ferdinand, Histoire des six premières années de l’Ecole Normale de Cluny. Margin, Alais, 1889.

LAVISSE E. Un ministre, Victor Duruy, Colin, Paris, 1895.

RONBAUDI Célestin (Président de la Société des Anciens Elèves de l’E.N. de Cluny). Annales de l’Académie de Mâcon, 3e série, tome 15, Protat, 1910, p. 316-324.

TUMACHON U. Notes historiques : M. Duruy à Cluny, Lyon 1906.

Pour la bibliographie moderne, nous citerons plus spécialement :

ROHR Jean, Victor Duruy… Essai sur la politique de l’Instruction Publique au temps de l’Empire libéral, Editions Juridiques Associées, Paris, 1967.

PROST A. Histoire de l’enseignement en France (1800-1967), Colin, Paris, 1968, p. 58-60.

DEMNARD D. Dictionnaire d’histoire de l’enseignement, paris, Delarge, 1981.

 

Nous tenons à remercier Mme le Conservateur du Musée Ochier à Cluny, M. Lucien Béatrix, M. Michel Bouillot (I) et M. Jean-François Rotasperti pour l’aide qu’ils nous ont apportée au cours de nos recherches.

 

DOCUMENTS :           

 

 

 

 

                                 

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